photo tirée du site japonation yukio_mishima-jpg    

     三島 由紀夫 ou plutôt 平岡 公威 de son vrai nom, si l'on en croit la page du site Wikipédia sur l'écrivain japonais Yukio Mishima. Je le lis à petites doses, comme un très bon alcool. Il est âpre, mais laisse en bouche un goût unique, très prolongé. Le seul à me faire autant de bien dans une souffrance toujours durable est Proust ou encore Musil.

     J'ai découvert l'auteur avec Les Amours interdites, roman publié en 1951. Déniché sur les étals du marché Saint-Sernin à Toulouse, il y a une dizaine d'années, dans la belle collection Gallimard Du Monde entier, je l'ai dévoré, compulsivement. Je ne savais pas ce qui me séduisait le plus, si j'avançais dans ma lecture à cause de la vie malsaine narrée ou à cause de mes propres travers. Je crois maintenant qu'il s'agissait d'une combinaison des deux. Je n'en revenais pas de la richesse du récit, de la justesse de l'analyse des forces contradictoires qui poussent les personnages à cheminer encore et toujours dans leurs impasses. J'ai même écrit dans la foulée une nouvelle pour un concours organisé par le quartier Arnaud Bernard ; il s'agissait d'une pâle copie de Mishima, une sombre histoire de viol sur un jeune homme en perdition, qui croira entrer en lévitation à la fin de son aventure. Cela s'appelait : Yuichi ou la lévitation du pantin famélique ; si je retrouve ma nouvelle, je la copierai sur ce blog. Evidemment, je n'avais rien gagné à ce concours, comme de coutume.

     J'ai ensuite attendu de nombreuses années avant de m'y recoller, avec Le Pavillon d'Or, publié en 1956. Même effet dévastateur chez moi, renversement, angoisse, plaisir mêlés. Toujours le même art méticuleux de l'étude de l'homme, ses déviances et penchants.

     Et depuis trois mois, je tourne autour de Confession d'un masque, 1949, traduit de l'anglais par Renée Villoteau. Il avait donc déjà entamé son sillon dépréciateur et génial que l'on retrouve dans Le Pavillon, mais à la première personne. Le récit est repoussant par sa forme, goûts dépravés, complaisances, confessions dérangeantes, mais quel peintre ! Chaque pensée, chaque souffrance, plaisir est retranscrit avec tant d'énergie ! Peu de risque que beaucoup de lecteurs y pénètrent, mais pour ceux qui ont passé le mur des vingt premières pages, la jouissance est là, écoeurante et puissante.

     Je n'aime pas parler des livres avalés, je déteste m'exclamer bêtement, je suis maladroit et ne veux pas interférer dans la lecture d'une autre personne, mais Mishima me déborde, m'incendie. Alors, je partage, comme pour me décharger d'un poids, d'une peine, d'une joie. Ecrire après lui m'est impossible, comme après Céline, ou encore Mario Rigoni Stern. Je suis trop petit, insignifiant, trimballant avec moi comme un fardeau la tentative avortée de mes minuscules études.


confession-d-un-masquecouverture du livre tirée du blog de biblio-steph

"Mon corps était secoué d'un étrange chagrin. J'étais embrasé par un sentiment d'abandon, ardent comme le soleil. Mon caleçon de bain en laine bleu marine collait de façon désagréable contre mon ventre. Je descendis lentement du rocher, marchant dans une flaque prise au piège en bordure de la plage. Dans l'eau mes pieds ressemblaient à des coquillages blancs, morts et, tout au fond, je voyais nettement le sable parsemé de coquillages et scintillant d'ondulations. Je m'agenouillai dans l'eau et m'abandonnai à une vague qui déferla à ce moment et se rua vers moi avec un grondement violent. Elle me frappa en pleine poitrine, m'ensevelissant presque dans son flot écrasant...

Quand la vague recula, ma dépravation avait été entraînée avec elle. En même temps que son reflux, en même temps que les innombrables organismes vivants qu'elle contenait - microbes, graines de plantes marines, oeufs de poissons - mes myriades de spermatozoïdes avaient été engloutis dans la mer écumante et emportés."