Comme je suis en vacances depuis le 1er juillet au soir, je rentre de deux jours de travail enfin personnel et artistique : le montage de mon documentaire sur un écrivain contemporain, en compagnie et chez un ami technicien, ingénieur du son.

     Quel plaisir ! Ranimer les bobines ! Entendre roucouler, aboyer, meugler les personnes filmées quand on se cale sur la partie à couper, en marche arrière ! Surprendre les mimiques, gestes, nervosités, regards, caractères à chaque ralenti ! Accoler l'impensable, rabaisser les avions, les toux... Trafiquer les paroles, couper, refuser les bégaiements ! Que deux pauses dans la journée : pour les repas ! Yeux éclatés, oreilles saturées ! Quelle joie !

     J'y suis allé en vélo pour rajouter à la jouissance, à l'attente, à l'imagination, arc-bouté sur mon guidon, 74 kilomètres aller, 74 kilomètres retour, hier et aujourd'hui.

    Hier, j'attendais nerveusement à 5 heures du matin que le soleil darde un ou deux rayons pour entamer ma course, puis, lassé de cette nuit immobile, j'ai enfourché la bête à 5h18. A cette non-heure, on ne croise que des ovnis, des hors-tout, des décalés, déclassés, paumés, travailleurs. Les véhicules zigzaguant au sortir des boîtes, les chalands avec leur camion et remorque, mordant sur les deux voies pour atterrir sur les places des villages endormis et ouvrir leurs étals et parasols géants, les chasseurs chargeant leurs chiens déjà excités dans leur 4/4 vitreux, le boulanger embaumant malignement les rues de ses chaudes viennoiseries et baguettes de pain dorant dans ses fours aussi longs qu'un piano à queue, aussi larges qu'un coffre de familiale, les alcooliques vomissant leur haine avec application, cassés en deux pour éviter leurs savates... Pas de moucherons, de papillons, de chiens errants...

     Et aujourd'hui, sous le ciel orageux et menaçant, des étoiles vidéo et numériques plein les mirettes, fermant la bouche dans les descentes pour cesser ma ripaille d'insectes volants, n'acceptant pas l'anéantissement de mes dernières forces à 35 kilomètres et 3 côtes sévères de la maison, enfoncée dans cette campagne étrangement verte et grise sous les cumulus, je misais tout sur mon destrier en titane portant fidèlement ma carcasse et la déposant miraculeusement sur le seuil tant espéré.

     La réalité me rappela à ses bons souvenirs : ma deuxième fille m'attendait couverte des pustules démesurés de la varicelle, en pleurs...