Yuichi et la lévitation  du pantin famélique  (3) (1998)


       La présentation du roman en quatrième de couverture me fascinait autant que la spirale ébouriffée de la première. Elle parlait de la rencontre du "vieil écrivain Shunsuké" et de "Yuichi, une jeune homosexuel", alors que la désirable Yakuso occupait fortement l'incipit : "Au fur et à mesure de ses visites, Yasuko..."

     Ce pavé finissait par flotter au-dessus du lit de feuilles et de cendres de mon secrétaire, il me contournait, rieur, comme "les roues des fiacres qui tournaient en tourbillon sur les mauvais pavés" de Blaise Cendrars. Je ne l'attrapais guère, vu ma progression, page 44, 20/04/98.

       Bientôt, il est à craindre que j'aurais écrit à son sujet davantage de mots que je n'en aurais lu de lui. Quand un livre résiste à la pesanteur et à la poussière de mon taudis, de mon bureau et de mon cerveau, je le glose, l'ankylose. Alourdir ce qui aurait pu nous faire décoller, c'est une technique comme une autre, d'autres la chantent, "fuir le bonheur de peur qu'il ne se sauve"...

     "Yasuko dévisagea craintivement Shunsuké, d'un air soudain grave. Il souriait. Elle éprouva du mépris à son égard."

       Mes méthodes de paralysie ne s'appliquent malheureusement pas qu'aux objets. Ils sont les seuls à m'entourer aujourd'hui mais ça n'a pas toujours été le cas. Je vivais avec Li il y a peu encore. Notre ménage valsait sans arrêt. Câlins-cris-câlins-silence-câlins-nerfs... Avec elle, je n'utilisais pas la glose mais le mutisme. A chaque collision, je retenais mes reproches. Mon souffle s'intériorisait. Je possédais alors une deuxième respiration. Elle n'aurait pu la deviner. Mon univers implosait. Ses raisons trouaient ma tranchée. Mutisme ou glose, paralysie dans les deux cas. Tout fit naufrage. Je l'ai balayée contre le mur, le mur l'a balayée, je ne saurais dire. Partir alors qu'elle endurait. Pâtir. Revenir chercher mes affaires, colluvions superflues, excroissance de mes non-dits, cartons trop lourds, livres aux si nombreuses expirations.

        Recherche d'un nid, 18m2, 100f/m2. Quête d'une caverne. Trouvaille, 9 rue de la Verge d'or, dans le quartier Ali-Bernard, comme l'a dénommée astucieusement un petit malin en taguant la plaque de la place. J'y suis, je tente d'y écrire. Depuis notre séparation, mon aphasie dépasse l'imagination. Je ne parle à personne. Ma voix, sortant de ses souterrains, déraille quand je dois saluer un voisin. Je communique exclusivement par lettres. Mes correspondantes me répondent plus ou moins poliment et régulièrement. Elles prennent encore des gants pour m'éconduire. Jusqu'à quand ?

     Alors je lis et j'essaie d'écrire. Occupations mutilantes. Tout fusionne pour quoi ? Des codes impossibles à décoder. Je n'ai pas les armes. Des lueurs d'espoirs délavées, des murs si proches de mes bras. L'ancien étudiant pleure, les doigts prisonniers du vide. Chaque essai finit par des phrases courtes et laides sur mon aliénation. Fusion, erreur, confusion.

       J'écris à propos du livre qui m'échappe, mais combien de temps, combien de lignes ? Mes fuites sont si lasses. Mes yeux se perdent sur les signes du signet qui marquait une page : "Forêt d'encre Achat, Vente, Livres anciens et Occasions Thierry O." Forêt d'encre... si mes rêves s'écoulaient pour de bon comme de l'encre renversée...

        Mishima, asiatique comme Li. Le Pavillon et la Verge d'or... Tous les éclats de raisons d'acquérir ce livre se valent, je garde le plus gros morceau pour la fin de ce texte inutile, quand de tourner sur moi-même m'aura donné assez d'élan pour m'évanouir.

        " C'était un garçon d'une surprenante beauté. Son corps, dont émanait une séduction douce, presque hésitante, évoquait plutôt qu'une statue grecque de l'époque classique, un Apollon qui aurait été l'oeuvre d'un sculpteur de l'école du Péloponnèse (...)"