Yuichi et la lévitation  du pantin famélique  (6 et fin) (1998)

 

 

     C'était une nuit, 19, avenue des Minimes, 5ème étage à gauche, durant une fête donnée par un ami des livreurs. J'y avais été convié. Je m'y trouvais. Un certain Bruno attendait mes regards avec persévérance. Bon courage ! Allumés par l'alcool, reprenaient mes divagations, les murs cherchaient mes ongles, les pistaches résonnaient à l'infini dans mon estomac désertique. Il avait obtenu, je ne sais pas comment, de danser avec mon corps, agilement. Quelques minutes plus tard, dans une chambre obscure, il oubliait sa grâce en pensant honorer la mienne. Il me torturait. Je ne sentais rien, ni douleur ni joie. Seule sa sueur dégoulinante me faisait trembler.

     "Et ses folies incessantes faisaient un va-et-vient entre le désir et la réalité, jouant ainsi les émissaires infidèles."

     Le lendemain, je pris un blâme pour n'être pas venu livrer le midi. Je ne serai pas ce mois-ci encore l'employé du mois...

     Au lieu de chevaucher ma meule, je somnolais, courbaturé. Rocinante après une longue journée d'expéditions vaines... Y.M. flottait au-dessus de ma couche, libéré -comment ?- de l'amas de feuilles, livres, acariens, réveil, gants, chemises... Sa quatrième de couverture me narguait, Yuichi en tête. L'histoire de ce vieil écrivain qui, poursuivant une jeune admiratrice, rencontre le beau Yuichi... J'entrai en lévitation à mon tour, attrapai le pavé ainsi flottant, décidé à ne jamais le lire puis descendis nettoyer mes plaies.

     "Alors apparut au milieu de la mer bleue un sillage qui souleva les embruns comme la crête blanche des vagues. Le sillage se dirigea tout droit vers la plage où se trouvait Shunsuké."

        Un rire se déclenche aujourd'hui quand, survolant ce lignes insignifiantes, condamnées à rejoindre la colonie colorée de mes mirages, je tombe sur tous mes détours et mensonges comme "mes méthodes de paralysie". Méthodes ? Méthodes d'une forêt d'encre ? Méthodes des écornures de mes rêves surexposés ?

     J'attends les nuits, la lourdeur de mes paupières et l'oubli, "sans crainte", "saisi de peur".