Je ne peux pas me sortir de la tête cette chienne ! Ça va faire deux ans que je lui tourne autour sans résultats. Je finis par détester ce que je prends pour des encouragements et qui se termine toujours aussi platement. Alors je comble, je m'occupe, je cours, quinze à trente kilomètres par jour, pur défouloir ! Je connais toutes les rues, impasses, propriétés, parkings et escaliers de mon quartier, de mon territoire. Plus personne ne s'étonne de me voir détaler à perdre haleine dans toutes les directions, sous tous les cieux, pluie, vent, le poil tout hérissé... Prendre le bus pour sortir m'est devenu trop étrange, attendre à l'arrêt alors que je serais déjà arrivée à destination en courant...

     La première fois que je l'ai vue, c'était à une soirée d'une amie commune, Sophia. Elle fêtait ses six ans. J'avais été directement hypnotisée par elle. J'appris très vite à force de questions enflammées à Sophia son prénom : Chanel. Elle arborait un collier de cuir noir à pointes qui lui donnait un air provocateur et désuet à la fois. Ce n'était pas une soirée entre lesbiennes ni sm, loin de là, elle affirmait juste sa personnalité, comme si le jeu social ne la touchait pas, comme si tous les regards fixés sur elle ne l'effeuillaient pas. Elle ne m'avait pas considérée, elle m'avait juste mise dans le même panier que les autres. Une telle indifférence forçait le respect.

     Il m'en fallut peu pour passer ensuite au sentiment amoureux... Ça a dû naître la deuxième fois que je l'ai vue, c'était à une pause déjeuner. Le hasard nous avait réunies autour d'une table d'un café dans le campus universitaire que je fréquentais déjà si peu à l'époque. J'avais eu une folle envie de la mordre. Elle était parfaite, j'étais si plate. Elle avait lancé à la cantonade qu'elle attendait romantiquement que quelqu'un l'enlève, comme un terroriste, un violeur, un kidnappeur, un homme, une brute, un chien. Son attente m'avait figée, j'étais blanche, impassible de l'extérieur, toute retournée à l'intérieur. Que n'étais-je pas un mâle, un voyou, un monstre pour la soustraire à son monde, la murer, profiter d'elle, sans aucune idée ridicule et basse de rançon. Je voyais ça, tout ça quand elle développait ses fantasmes de petite chienne bourgeoise. Elle n'avait pas évoqué la possibilité que ce fût une femelle qui aurait pu la malmener, non, juste des petits roquets, vulgaires, creux, la queue en avant ! Mon sexe se dilatait à son écoute effarée. Et puis la conversation a tourné, comme si ce qu'elle avait dit était banal, comme si elle ne l'avait jamais dit. Quelqu'un d'autre parla du temps, de la politique peut-être. C'était comme si j'étais la seule à l'avoir entendue. Le mouillé de ma culotte griffée « je suis un ange » devait également être inventé, sans rapport, un coup de chaud sûrement passager, sans réelle cause érotique. Je ne saisis pas ma chance, je me contentais de la regarder avec des yeux plus gros et cons que moi. J'essayais de devenir son amie, bêtement. J'étais plus coincée qu'elle, ma bonne famille avec ses mœurs rétrogrades et étriquées prenait le dessus. Et très vite, elle m'accepta comme sa confidente. Très vite elle déchargea sur moi ses histoires de coucheries, ses mâles en rut... Moins je le supportais et plus elle se lâchait. Ma gueule devait lui inspirer confiance, je devais bien malgré moi présenter l'oreille attentive qui lui fallait.

     Pourtant elle était trop maigre, sa face trop satisfaite, relevée. Mais je n'étais plus juge, juste apte à suivre, à l'écouter déblatérer ses conquêtes et ses chaleurs. Je ne parvenais pas à la provoquer, la surprendre. Comme aujourd'hui, toujours dans la même impasse.

     Presque deux ans pour prendre du recul. J'ai fini par me faire excuser, éviter des soirées, pour ne plus avoir à souffrir ces petits jeux. Dans un grand moment de solitude, je me suis même fait retoiletter. Dans le quartier, je tombais dans une sorte d'anonymat. Un soir, pour ne pas avoir eu le courage de la croiser, je suis partie plus longtemps que d'habitude. J'ai enchaîné les kilomètres sans penser au retour. J'avais franchi toutes mes aires, je n'étais plus chez moi, sur mon territoire. Je trottinais puis marchais, sans repères.

     Je crois que s'il n'était pas arrivé à ce moment-là, je n'aurais pas pu tenir plus longtemps. Pas un de ces caniches sans classe qui vous collent à la jambe, non, loin de là. Moi qui depuis toujours était insensible au charme des mâles je dois reconnaître qu'il avait quelque chose de différent, j'en serais même tombée amoureuse si mon corps avait pu suivre. Comment était-il entré dans sa vie ? Je n'en ai pas la moindre idée. Je l'ai rencontré quand tout était réglé, quand il la dominait déjà entièrement. C'est le seul dont elle a tu tous les exploits. Je ne pouvais pas prévoir qu'elle tomberait amoureuse. Et puis, là, je n'ai plus rien compris, les frontières se placèrent, insensiblement, je n'étais plus conviée, même pas pour tenir la chandelle.

 

     Des petits paragraphes s'interposent dans la suite de la rédaction. Cette nouvelle, je l'avais écrite à l'ordinateur, directement. Il m'était donc aisé de reprendre, de couper, de coller. J'ai anticipé tout à l'heure en disant que j'avais déjà l'idée du viol, je ne le pense pas. L'idée prend corps ici, j'invente une idée de soirée dramatique :

   "Un soir, pour ne pas avoir eu le courage de la croiser, je suis partie plus longtemps que d'habitude. J'ai enchaîné les kilomètres sans penser au retour. J'avais franchi toutes mes aires, je n'étais plus chez moi, sur mon territoire. Je trottinais puis marchais, sans repères."

et je l'intercale. Là, je sais ce qui va arriver à mon personnage principal. Je m'interroge sur le déroulé de la nouvelle, je n'ai plus envie d'avoir déjà introduit le personnage masculin dominateur de la chienne Chanel avant le viol à venir. Toutes ces questions souterraines se résoudront d'elles-mêmes quand je me remettrai à la table pour écrire.