À Hamlet, prince de Danemark.

Margaretha, ma bien-aimée, or donc voici
Ton crâne. Quel poli! l’on dirait de l’ivoire.
(Je le savonne assez, chaque jour, Dieu merci,
Et me permets d’ailleurs fort rarement d’y boire.)
Te voilà!… Dans ces deux trous, deux beaux yeux jadis,
Miroirs de ton âme enrhumée,
Rêvaient… Las! où sont tes belles tresses d’or, dis,
Margaretha, ma bien-aimée ?

Margaretha, ma bien-aimée, ainsi pour moi,
Qui crois qu’ici-bas tout finit au cimetière,
Un vieux crâne est le peu qui reste encor de toi!
Et, n’est-ce pas le sort de la nature entière?
Les Hugo, les Césars, – un peu de cendre au vent;
Soleils dont la voûte est semée,
Mondes, tout doit un jour s’abîmer au néant,
Margaretha, ma bien-aimée!

Margaretha, ma bien-aimée, et puis enfin,
Contemple le cosmos! – l’humanité, qu’est-elle,
Dans cet océan plein de vertige? Un essaim
D’atomes emportés dans la course éternelle!
Et puisque, en fin de compte, il n’est rien ici-bas
Qui ne soit vanité, fumée,
Ton crâne…, je puis bien le vendre, n’est-ce pas,
Margaretha, ma bien-aimée?

Jules Laforgue.