Les mots savent

 

"Il est vain d'écrire sur des thèmes choisis. Nous devons attendre d'avoir allumé une flamme dans notre esprit. Il doit y avoir une force reproductrice et génératrice de l'amour derrière chacun de nos efforts pour réussir. La décision froide ne donne naissance, n'aboutit à rien. C'est le thème qui me cherche, et pas le contraire. La relation du poète à son thème est une relation amoureuse."
H. D. Thoreau, La moelle de la vie, 500 aphorismes.

 

      Ecrire révèle des surprises, toujours. Sort toujours quelque chose d'autre qu'escompté. Des chemins qui se croisent, des fils entremêlés qui nous imposent de suivre des directions improbables, e riches démêlages. Etre là, ouvert, prêt à emprunter ces chemins souterrains, aux aguets, c'est ça écrire pour moi.

      Il y a deux ans environ, je propose à un ami d'écrire sur une drôle d'idée : des chiens qui traversent aux cloutés, qui prennent le bus... Une semaine pour cela. Et ce qui sort est tout autre, loin du récit de science fiction que j'imaginais...

 

Chienne d'enfer

 

 

      Je ne pouvais pas me sortir cette chienne de la tête ! Ça faisait deux ans que je lui tournais autour sans résultats. Je finis par détester ce que je prenais pour des encouragements et qui se terminait toujours aussi platement. Alors je comblais, je m'occupais, je courais, quinze à trente kilomètres par jour, pur défouloir ! J'appris à connaître toutes les rues, impasses, propriétés, parkings et escaliers de mon quartier, de mon territoire. Plus personne ne s'étonnait de me voir détaler à perdre haleine dans toutes les directions, sous tous les cieux, pluie, vent, le poil tout hérissé... Je n'empruntais plus le bus, lassée de l'attente et certaine d'arriver avant lui à destination.

 

      A la place, cette histoire d'amour entre deux chiennes, sans préciser qu'elles le sont, des chiennes. Des indices partout mais rien qui pourrait entièrement les distinguer des êtres humains.

 

 

     Je voulais écrire sur les chiens depuis mon adolescence, j'étais convaincu qu'ils sauraient très bientôt faire leurs courses, prendre les transports en commun, avec des cartes qu'ils porteraient au cou, un porte-monnaie attaché à leurs flancs. Ils savaient déjà attendre avant de traverser, jeter un œil à droite et à gauche, traverser perpendiculairement à la route. Des années plus tard, le clip de Daft Punk montrait des hommes à tête de chien monter dans un bus. Mes théories s'en voyaient validées...


      La première fois que je l'ai vue, c'était à une soirée d'une amie commune, Sophia, qui fêtait ses six ans. J'avais été directement hypnotisée par elle. J'appris très vite son prénom à force de questions enflammées à mon hôtesse : Chanel. Elle arborait un collier de cuir noir à pointes qui lui donnait un air provocateur et désuet à la fois. Ce n'était pas une soirée entre lesbiennes ni sm, loin de là, elle affirmait juste sa personnalité, comme si le jeu social ne la touchait pas, comme si tous les regards fixés sur elle ne l'effeuillaient pas. Elle ne m'avait pas considérée, elle m'avait juste mise dans le même panier que les autres. Une telle indifférence forçait le respect.

 

      Et puis l'écrit m'a porté ailleurs, je n'avais pas envie de SF, j'en suis incapable aujourd'hui encore. J'ai inventé ces deux chiennes qui se tournent autour. Je ne voulais pas de deux mâles, cette image d'Epinal des deux mâles qui se montent dessus... J'avais envie de parler de relations homosexuelles de deux chiennes, pour bien montrer que tout est possible sexuellement, que les deux mâles ne se trompaient pas par ignorance et réflexe...

      Et c'est là que m'est revenu cette vieille histoire qui n'a pourtant aucun rapport avec l'homosexualité ni avec les chiens, cette jeune femme à la faculté qui explique à l'assemblée d'étudiants qu'elle rêve de se faire enlever, séquestrer par un inconnu...

 

      Il m'en fallut peu pour passer ensuite au sentiment amoureux... Ça a dû naître la deuxième fois que je l'ai croisée, à une pause déjeuner. Le hasard nous avait réunies autour d'une table d'un café dans le campus universitaire que je fréquentais déjà si peu à l'époque. J'avais eu une folle envie de la mordre. Elle était parfaite, j'étais si plate. Elle avait lancé à la cantonade qu'elle espérait romantiquement que quelqu'un l'enlève, comme un terroriste, un violeur, un kidnappeur, un homme, une brute, un chien. Son désir m'avait figée, j'étais blanche, impassible de l'extérieur, toute retournée à l'intérieur. Que n'étais-je pas un mâle, un voyou, un monstre pour la soustraire à son monde, la murer, profiter d'elle, sans aucune idée ridicule et basse de rançon. Je voyais ça, tout ça quand elle développait ses fantasmes de petite chienne bourgeoise. Elle n'avait pas évoqué la possibilité que ce fût une femelle qui aurait pu la malmener, non, juste des petits roquets, vulgaires, creux, la queue en avant ! Mon sexe se dilatait à son écoute effarée. Et puis la conversation a tourné, comme si ce qu'elle avait dit était banal, comme si elle ne l'avait jamais dit. Quelqu'un d'autre parla du temps, de la politique peut-être. C'était comme si j'étais la seule à l'avoir entendue. Le mouillé de ma culotte griffée « je suis un ange » devait également être inventé, sans rapport, un coup de chaud sûrement passager, sans réelle cause érotique.

 

      J'étais le seul jeune homme parmi les étudiantes. Je me voyais bien réaliser son rêve, l'enlever, abuser d'elle. Comment cette vieille anecdote était-elle apparue dans ce récit des deux chiennes ? Je n'en sais rien, l'écrit guide. J'ai tout transposé, comme malgré moi, sans moi, la jeune fille devenait une chienne et moi l'autre, amoureuse d'elle.


      Je ne saisis pas ma chance, je me contentais de la regarder avec des yeux plus gros et cons que moi. J'essayais de devenir son amie, bêtement. J'étais plus coincée qu'elle, ma bonne famille avec ses mœurs rétrogrades et étriquées prenait le dessus. Et très vite, elle m'accepta comme sa confidente. Très vite elle déchargea sur moi ses histoires de coucheries, ses mâles en rut... Moins je le supportais et plus elle se lâchait. Ma gueule devait lui inspirer confiance, je devais bien malgré moi présenter l'oreille attentive qu'il lui fallait.

      Pourtant elle était trop maigre, sa face trop satisfaite, relevée. Mais je n'étais plus juge, juste apte à suivre, à l'écouter déblatérer ses conquêtes et ses chaleurs. Je ne parvenais pas à la provoquer, la surprendre.

     Presque deux ans pour prendre du recul. J'avais fini par me faire excuser, éviter des soirées, pour ne plus avoir à souffrir ses petits jeux. Dans un grand moment de solitude, je me suis même fait retoiletter. Dans le quartier, je tombais dans une sorte d'anonymat.

 

      La suite du récit semble pure invention tant que je n'ai pas réussi à dénouer ce qui sous-tend ces mots. Cette chienne ou moi – qui tombe dans un anonymat, qui refuse cet amour, vit recluse, invention, je n'ai pas traduit d'expérience identique, pas intimement.

     La suite du texte est ce viol par deux chiens en pleine nuit dans un terrain vague, il a surgi sans que je puisse guider quoi que ce soit là encore.

 

      Un soir, pour ne pas avoir eu le courage de la croiser, j'étais partie plus longtemps que d'habitude. J'ai enchaîné les kilomètres sans penser au retour. J'avais franchi toutes mes aires, je n'étais plus chez moi, sur mon territoire. Je trottinais puis marchais, sans repères. Assoiffée, j'étais en quête d'eau et prête à lécher n'importe quelle flaque pour apaiser mon gosier. Et c'est dans un terrain vague que je trouvai un vieux bidon abandonné. Relâchant ma garde, je ne flairai pas fondre sur moi deux bouledogues, qui m'envisagèrent sans aucune retenue. Je résistai quelque peu, de toute façon condamnée. Et ils s'acharnèrent sur mon arrière-train, comme deux fauves. J'avais cessé de les mordre dans le cou, ça ne changeait rien.

      Après leur forfait, ils repartirent sans se retourner, trottant légèrement de travers, les testicules probablement mal redescendues. Je remontai mon jogging et me traînai jusqu'à un arrêt de bus, complètement perdue. Je ne ressentais même pas l'attente, le froid, rien. Il arriva, j'ignorais tout de sa destination, mais montai et pointai de ma gueule le ticket en direction du chauffeur. Celui-ci n'eut aucune attention en retour et je m'installai. Je jetai un œil, quelques hommes éreintés dodelinaient de la tête, après leur journée de travail, les uns, le visage bleuté devant leur portable, et d'autres, remplissant des cases de jeux sur leur journal. Je ne crois pas qu'ils m'aient même entrevue. J'étais incapable de mener une seule pensée à son terme, mais étrangement me remontaient sourdement les luttes que nous avions menées pour pouvoir vivre respectés dans cette société, pouvoir circuler librement sans n'être plus taxés de divagation, emprunter les transports en commun, s'attabler à une terrasse...

 

      J'avais déjà écrit sur le viol, dix ans plus tôt, un jeune homme dans une soirée avait abusé de mon personnage narrateur, sorte de double bien entendu. Après l'acte, il s'était retrouvé seul chez lui, reclus, et pendant quelques secondes, il s'était surpris à léviter. J'avais rédigé cette nouvelle, Yuichi ou la lévitation du pantin famélique, pour un concours d'écriture que je n'emportais pas. J'avais été fortement inspiré par la lecture des Amours interdites de Mishima, fasciné par son style et par ce que je prenais alors pour de la perversité. J'ignorais déjà à l'époque pourquoi j'avais eu envie de décrire un viol. Ce n'est qu'aujourd'hui que je commence à comprendre mes motivations, après plusieurs secrets familiaux enfin percés. Tout semble pouvoir s'éclaircir a posteriori, à la fois mes envies d'écriture et ma vie sentimentale, mes rencontres, désirs, peurs... D'entrevoir tout cela est vertigineux, mieux vaut continuer à se perdre dans la vie et l'écriture...

 

      Au détour d'une avenue, je reconnus un des quartiers jouxtant le mien et descendis au dernier moment. Je savais qu'il ne me restait que huit cents mètres avant de rejoindre mon réduit. La lune, en croissant très fin et arqué comme un crabe, perçait de temps en temps les nuages comme endormis. Je boitais péniblement jusqu'à chez moi. Rentrée, j'étais incapable de jeter mes habits et de me lessiver au vinaigre blanc, comme je l'avais projeté dans le bus, et me pelotonnai sur le tapis jusqu'au matin.

      Vers onze heures, Chanel me réveilla, elle était passée pour me surprendre, elle qui d'ordinaire, ne venait jamais à l'improviste. Elle ne comprit même pas mon trouble, ne lut évidemment pas sur ma couenne écorcée, outragée, le dégoût de moi-même. Elle se gava de mes croquettes de céréales en m'abreuvant de ses sempiternelles réparties sur sa vie, plus creuse que jamais. Mais non, je ne l'écoutais pas bien, je goûtais ce qui restait de l'éclat de la lune dans ce ciel aveuglant et ce flot de paroles. Je n'avais pas fait attention à sa jactance, quelque chose avait changé. Ses jappements différaient. Elle répéta donc son événement de la veille, consciente et vexée de mon inattention, qu'elle finit quand même par remarquer. Elle l'avait rencontré au club, non, celui-ci était différent des autres, c'était un homme, pas un de ces caniches sans classe qui vous collent à la jambe, non, loin de là... Je tiquais ; c'est qu'elle ne se lança pas dans le récit de leurs frasques, elle tremblait des pattes à la gueule, frétillait sur place, répétant extatiquement son prénom « Roger Roger... ».

 

      Je ne sais rien en fait. Pourquoi écrire ? Quelque chose me mène, la main traduit ce qu'elle peut. Les obsessions percent toujours, modèlent le squelette de mes intrigues impérieuses.

 

      La dernière fois que je l'ai vue, c'était devant le toiletteur, elle en sortait, fraîchement nouillée, brushinguée à mort, corsetée dans un manteau robe rouge vif. Le présumé Roger lui avait passé une laisse noire strass du dernier cri, pinçant si joliment son fameux collier à pointes. Elle lui faisait fête, sautant sur ses pattes arrières chaussées de bottines dorées, dans l'espoir de lui lécher la main. Elle ne me remarqua pas, stoppée nette dans ma course. Il la chargea dans le coffre grillagé de sa voiture de course et démarra puissamment. Je la regardais s'éloigner, les pattes antérieures posées sur les croisillons, pleurnichant après son maître, et je repris mon slalom quotidien entre les crottes disséminées de mes congénères, finalement débarrassée d'elle.

 

 

      Quand au contraire tout un roman s'écrit dans ma tête, quand tout semble en place, je bloque, je traîne, freine devant l'obstacle. Je ne peux suivre cette ligne, répondre à cette commande. Les mots savent. Et il nous faut attendre le signal.