L'ombre glacée

 

J'ai tout suivi, tous les conseils, tous les entraînements. Six mois de reprise, libres, à mon goût puis douze semaines plus spécifiques, alternant sorties longues, fractionnés courts, longs, simple endurance, résistance... Je sais bien que mes performances seront très moyennes, mais le but est ailleurs, me prouver quelque chose, voir si je peux les tenir, ces quarante-deux kilomètres ! En secret, je rêve d'approcher les trois heures trente minutes, mais je me doute bien que je me battrai avec les quatre heures.

Beaucoup de gens qui n'ont quasiment jamais couru ne comprennent en rien cet effort saugrenu. Ils croient même que nous aimons nous faire mal, gratuitement. C'est bien plus compliqué que ça, ce que nous aimons, enfin ce que j'apprécie, c'est de pouvoir lutter contre la douleur. Plus je cours et plus je sens que je peux résister à plus de souffrance. Je sens que je progresse quand je réduis mon temps de récupération entre deux courses, quand mon pouls s'adapte à la charge, pour devenir régulier malgré la pente, le soleil, les difficultés. J'aime pouvoir accélérer quand je le veux, pouvoir ralentir aussi. J'aime surtout le vide de la course, ne pas penser, gérer l'ensemble du corps agressé par l'effort.

Ne plus sentir de douleur au genou, opéré cinq ans plus tôt, c'est sûrement ça la plus grande victoire. Après la rééducation, je croyais que c'en était fini du sport, les cent séances m'avaient achevé. Depuis, je n'ai plus jamais remis les pieds chez le kiné, ni toucher les fesses avec mon talon. A trois reprises, j'avais essayé de reprendre le sport, en vain, la surcharge pondérale, les douleurs au dos, aux genoux, aux cuisses, je ne tenais que trois semaines, avant d'abandonner. Au bout de trois ans, j'en suis venu à la solution radicale, celle que je refusais d'envisager, persuadé de sa vanité : le régime. Finis les pâtes, le riz, la viande, le lait ! Cure de raisin, vite agrémentée de fruits et légumes variés. Et en deux mois, je perdais quinze

kilos pour retrouver mes quatre-vingt-cinq kilos d'avant l'opération.

Après les deux mois de régime, le poids est remonté tout seul et une fois stabilisé à quatre-vingt-dix kilos, j'ai repris l'entraînement. L'impression de n'avoir jamais couru auparavant. Chaque pas pesait. Les étirements étaient comiques à voir, aucune souplesse... J'ai beau courir trois à quatre fois par semaine, par moins cinq, sous la pluie, en pleine pollution, mon poids ne bouge plus.

J'ai trouvé une petite course dans le village de mon frère, cinq kilomètres seulement, comme un test. Vingt-trois minutes et vingt-cinq secondes, je suis loin de mes temps passés ! Il fait chaud, je suis content d'arriver et de ne pas m'être inscrit aux dix kilomètres. Avant j'aurais pu faire dix-neuf

minutes à peu près.

La deuxième course est éprouvante, la corrida de Toulouse, début juillet, dix kilomètres sous la canicule, malgré un départ à vingt et une heures. Impossible d'accélérer, dégoulinant de sueur. Cinquante minutes, comme ma première compétition à seize ans... Je continue sur cette lancée, je ne peux que m'améliorer. J'ai en ligne de mire une course de montagne à

laquelle j'ai toujours rêvé de participer : la montée à la station de ski de La Mongie, où mes parents ont un studio.

Malgré leur fatigue, ils sont venus me supporter, en haut de cette côte interminable, avec mes enfants. Je suis épuisé, incapable d'accélérer les rares fois où la pente est moins dure. Quelques coureurs me dépassent en marchant ! Notamment des vétérans d'au moins soixante-cinq ans...

Je commence mon entraînement spécifique au marathon au milieu de l'été, grâce aux nombreux plans d'entraînement glanés sur internet. Le plus dur est sans conteste ces accélérations violentes sur cent ou deux cents mètres. Douze semaines somme toute bien gérées, avec un premier test grandeur

nature à la sixième semaine : le semi- marathon de Pechbusque, à côté de Toulouse, avec ses montées interminables. Je ralentis un peu au deuxième tour, malgré ma bonne forme, pour réaliser une heure et cinquante minutes environ, à vingt minutes de mon meilleur temps.

Plus que six semaines, quarante et un jours avant le marathon ! J'augmente mes sorties longues, jusqu'à deux heures et trente minutes. Tout va bien !

J'apprends que mon père sera bien opéré une semaine avant le marathon. Cancer des poumons a priori. Avec tout ce qu'il a fumé, c'est un peu logique malheureusement. Évidemment ça me touche. Je pense à tout ce que nous ne nous sommes pas dit, mais je me vois mal essayer de rattraper le temps perdu, je sais que c'est impossible. Son opération tombe juste avant mes congés que je ne peux pas changer.

Le temps est humide, à la pluie depuis fin septembre. Je cours malgré tout, entre les gouttes. Je me demande quand je verrai mon père. Je ne pourrai pas le visiter avant son opération, ça m'ennuie. Mes séances se raccourcissent avant le marathon, comme planifié. Je suis en pleine confiance.

Je suis parti en congé malgré les petites phrases blessantes de ma chef : « Non, vous ne bénéficiez pas de jour pour visiter un malade. » Dans ma tête seulement les répliques fusent : « S'il meurt alors j'aurais le

droit de voir mon père ! ». Elle rajoute, toujours aussi maladroitement : « Vous rattraperez les quatre heures perdues. ». Mes filles tiennent à m'accompagner, même s'il est peu probable qu'elles puissent le voir après l'opération.

Tout s'est bien passé. Nous attendons toujours les résultats de l'analyse. Ma mère semble bien fatiguée. Contrairement à ce qu'elle m'avait annoncé, elle continue de fumer. Au petit matin, je cours une heure, sans forcer. Il fait encore nuit. Vers onze heures, nous partons. Nous déjeunons avec les filles à une cafétéria dans une zone commerciale proche de la clinique. Les petites en sont toutes joyeuses.

Ma mère les garde quand je lui rends visite en premier dans sa chambre, aux soins intensifs. Je le trouve bien. Je m'attendais à pire. Il parle doucement, avec la voix cassée, sans énergie, mais demeure à peu près lucide. Du mal à respirer, une toux d'outre-tombe, mais bien quand même. Je reste bête quand je découvre sa plaie dans le dos. Ils sont donc passés par là...

J'ai bien fait de venir, je suis déjà rassuré. Ma mère prend la relève auprès de lui, je retrouve mes deux petites et nous nous promenons sur le parking de la clinique. Nous distinguons parmi toutes les fenêtres parfaitement alignées et identiques celles de sa chambre. Après un petit moment, ma mère nous aperçoit et nous salue de là-haut. Son lit étant retiré de la fenêtre, mon père ne peut nous voir.

Chez mes parents, je retrouve mon frère et ma sœur et nous parlons de l'opération, des risques, de l'état de forme relative mais encourageante du paternel. Nous ramassons en même temps les branches du catalpa que mon frère a coupées en arrivant. Les filles jouent dans la cour, contentes d'être là. Demain matin, avant de rentrer, je passerai avec mon frère à la clinique. Nous dînons dans le calme.

Je raconte à mes deux véritables pots de colle une histoire pour les endormir, elles sont serrées contre moi. J'essaie de m'en dégager une fois qu'elles sont endormies pour téléphoner à ma compagne. Difficile de communiquer sur le sujet, à distance. Je m'étire, surtout les mollets, toujours sensibles. Je ne trouve le sommeil que tardivement, avec des poèmes japonais :

« elle rampe en bas

lorsque je suis à cheval

mon ombre glacée », de Bashō.

Nous rentrons. Je suis rassuré. Les filles sont contentes de leur escapade. La dernière me parle tout le temps de papy. Mon frère a réussi à rester davantage, quatre jours. Je retrouve ma compagne et mes deux fils aînés

à la maison, tout le monde est réuni et je me surprends à formuler l'idée que cela me convient.

Je plonge dans la dernière ligne droite de mon plan d'entraînement. Plus que cinq jours avant la course. Une courte sortie avec vingt accélérations d'une minute et une balade de moins d'une heure, à soixante pour cent, quarante-huit heures avant dimanche, le jour J.

Je ne cours plus à jeun pour ne plus puiser dans mes réserves. Les dernières accélérations se passent très bien, je me trouve bien affûté. En enseignant, je ne pense qu'à deux choses : le marathon et mon père, je ne sais pas dans quel ordre.

Je veille à ne pas me surcharger de glycogène. Je m'étire en douceur. Chaque

déplacement est calculé, pas trop de marche. Finie la viande rouge, encore un peu de volaille. Même au lycée je pense à ne pas rester debout trop longtemps, à alterner les jambes d'appui. Ça tournerait presque à l'obsession.

Après ma toute dernière sortie de cinquante minutes à dix kilomètres heure, je prends un repas pâtes, bouillon, fromage et fruits. Une fois les enfants endormis, je corrige quelques copies du bac blanc à l'avance ayant un peu peur de ne pas être suffisamment en forme après la course pour m'y coller... Fatigué, je cesse. Comme je n'arrive pas à joindre ma mère à la maison, j'essaie le portable de mes parents. C'est mon frère qui répond.

Marre des examens. De toute façon, je vais y passer, maintenant ou dans dix ans, qu'est-ce que ça change ? 55 ans que je fume, je ne vais pas arrêter aujourd'hui ! Des nodules, sûrement cancéreux aux poumons, quelle surprise ! Ce qui était inconcevable c'est que j'ai toujours été bien portant, malgré les cigarettes et l'alcool... Je me laisse gentiment diriger par les médecins, mon épouse, mes enfants... J'ai la trouille de me faire opérer, mais j'ai peut-être plus peur encore de ne rien faire, de sentir grandir le crabe, qu'il me bouffe à petit feu ! Je ne veux pas qu'on me charcute, je veux qu'on me laisse tranquille. Qu'on ne m'emmerde pas comme on a emmerdé mon propre père, lui cacher les bouteilles, lui retirer les clopes, le prendre pour un con !

Apparemment, les parties infectées ne sont pas étendues. La théorie du médecin, c'est que si on les retire, il y a une chance pour qu'il n'y ait pas de chimio par la suite. J'aime que l'on parle toujours de chance dans ces cas-là... Si je ne fais rien, la propagation sera rapide, comme la mort, quatre, cinq ans ? Quel choix ? Il faut y aller apparemment. Je trouve ça idiot, mais plus encore de ne rien faire. Il me faut arrêter de fumer quatre semaines avant l'opération, je ne vois pas ce que ça changerait, mais bon... Je vais essayer de pas trop picoler pour compenser...

C'est l'ambiance à la maison. On attend tous le jour j fixé au 15 octobre. Aux enfants, on leur a fini par leur dire. Au début, pas grand- chose, puis un peu plus. Face aux questions, il faut bien répondre. Je ne fume plus, du tout. La dernière fois que j'avais essayé d'arrêter, je travaillais encore. L'horreur. Deux mois après j'avais repris. Mon épouse au même moment avait réussi à tenir deux ans. Source de conflits, d'engueulades. Je n'ai pas l'impression de boire davantage. Ce qui est dur, c'est après le café. C'est lire le journal sans sentir la fumée me caresser le visage. Faire les mots croisés sans tirer sur le clope... C'est dur tout le temps en fait.

Tous les indicateurs le confirment : je peux supporter l'anesthésie et l'opération, pas d'excuses du dernier moment... Je n'ai pas d'appétit. C'est d'ailleurs comme ça que ça a commencé, je m'inquiétais de ne rien manger, laisser la moitié de ma viande, délaisser les légumes depuis deux ans, et puis les douleurs répétées au ventre, sans pouvoir les localiser, les difficultés à respirer...

On est partis pour Madère dix jours. C'était prévu. On a bien fait, respirer un autre air, marcher à Funchal, Santo Antonio, dans le vent.

Depuis notre retour, ma fille s'occupe beaucoup de moi. Il faudrait qu'elle se consacre davantage à sa petite famille plutôt qu'au vieux grand-père que je suis devenu.

Je n'ai jamais supporté les hôpitaux et les cliniques. J'y revois ma pauvre mère dans un coma de deux mois, jusqu'à ce qu'on juge qu'il faille la débrancher. C'était à moi de donner le signal, de leur dire de tout arrêter. Je ne lui avais pas beaucoup parlé dans son long sommeil. Mes paroles résonnaient démesurément. Mon père restait toute la journée à son chevet, sans rien dire, prostré. Cinq ans plus tard, c'était à son tour d'en finir avec l'existence, dans cette antichambre de la mort. Il avait chuté de son lit d'hôpital et s'était rompu le col du fémur. Faible comme il était, ce fut le coup de grâce.

Des fois, j'aurais préféré ne rien savoir, partir avec surprise de mon cancer rapidement, sans avoir à en parler, sans avoir à le ressasser.

J'ai du mal à dormir. Mes pensées ne sont pas claires. Le passé me saute tout le temps au visage : mes parents, les enfants, bébés, ma femme... Je ne comprends pas comment tout cela s'est enchaîné, que ma vie arrive proche de sa fin. Ça m'échappe totalement. Je revois mon frère suicidé, il y a si longtemps. Et moi qui continue de vivre, sans bien comprendre. Mes petits-enfants qui doivent me prendre pour un « sage » avec ma barbe poivre et sel...

Ne pas fumer n'est pas supportable. Je suis patché de partout, je me demande si c'est bien efficace... Je pensais m'activer avant l'opération pour nettoyer le jardin, arroser, tailler la haie, mais je m'essouffle très vite et renonce. Ma femme et moi tentons sans conviction de parler d'autre chose.

Les choses se précisent. Les spécialistes changent doucement leurs discours, ils se couvrent. Ils ne parlent plus avec autant d'assurance. Ils nuancent leurs propos au cas où cela se passerait mal. Ce n'apparaît donc plus certain que la chimio sera évitable en cas de cancer révélé. Il ne sera peut être pas possible d'analyser très rapidement la partie malade, cela devrait peut-être prendre plus de temps qu'annoncé précédemment... La date se rapproche et les doutes resurgissent.

La ronde des médecins me fatigue. Tout sera prêt, bien sûr, sauf moi. J'ai rédigé un mot pour chacun de mes proches si ça se passait mal.

Me voilà à la clinique, seul. Ma femme, ma fille, mes petits-enfants et mon gendre sont repartis. Je suis couché, après m'être badigeonné de cette affreuse Bétadine. Je ne suis pas vraiment les infos, ni le sport à la télé. Je remplis mes cases de mots croisés comme un automate. J'avale leurs derniers cachets et j'attends le sommeil, les yeux grands ouverts. Je me sens tout petit.

Tout me brûle, la cage thoracique, les poumons, tout, même si tout semble s'être bien déroulé. La visite des médecins est terminée pour l'instant. Je peux moi-même m'administrer ma drogue à petites doses. J'ai des glaires qui remontent sans cesse. Je ne sais rien sur la tumeur. Je n'ai pas de souffle. Ça siffle péniblement.

J'ai déjà eu deux visites du kiné qui me demande des choses impossibles, des exercices de respiration infaisables. Quand je dois expirer, je crois que tout va se décoller. Tousser, cracher tout ce qui sort est intenable.

Ma fille et mon gendre sont aux petits soins.

Il me masse, c'est un ancien kiné. Il a regardé médusé le travail de son drôle de collègue. Il n'a pu s'empêcher de lui en faire reproche.

Mon deuxième fils est venu à son tour. On parle un peu. Il ne tient pas en place. Je ne peux que difficilement répondre à ses questions. Il me faut cracher sans cesse. Le kiné est revenu quand il y était. Il assiste à cette scène d'incompréhension : je ne peux toujours pas réaliser ses exercices. Mes deux petites filles ne peuvent venir me voir. Il me laisse juste après le kiné qui peste de notre nouvel échec, il m'embrasse et passe le relais à ma femme.

Elle est rassurée on dirait. C'est comme si tout était derrière nous maintenant. Elle m'encourage à expectorer comme il le faudrait. Elle a toujours eu tendance à considérer que je suis une petite nature, que je me plains... Pour peu, elle soutiendrait le kiné...

Ils sont tous repartis. Seul à nouveau. Douleur extrême que la morphine ne calme pas assez. Combien de temps ça va durer ?

 

Pas de nouvelles de la tumeur, que des examens, tests, médicaments, kiné respiratoire.

Ma femme et les garçons sont venus ce matin. Petit à petit je retrouve un peu plus de lucidité, mais la douleur me crispe et je ne peux pas réellement réfléchir à tout ce qui m'arrive. Je vois bien que tout a l'air positif, même si je sue à grosse gouttes, que mes douleurs ne se calment pas du tout et que je crache toujours autant. Les médecins eux semblent inquiets en déchiffrant leurs données, peut-être à cause de mon rythme cardiaque, apparemment trop élevé.

J'ai mal. Je pensais que la douleur devait diminuer, il n'en est rien, pourtant je ne me prive pas de morphine... Je suis oppressé, ma respiration s'accélère.

Encore des exercices de kiné. Je n'en peux plus. Je suis cassé en deux, je ne peux plus me redresser. Il insiste, fait activer mes bras me dit ouvertement que je ne fais aucun effort. Je ne peux ni mouliner, ni expirer. Mon gendre arrive. Il pousse une gueulante jusqu'à ce qu'il sorte enfin. Il me masse alors et parvient à me calmer un peu. Je retrouve une respiration plus posée. Il est tôt, je n'ai pas mangé, mais je sens le sommeil m'envahir, il faut en profiter.

Je n'ai pas l'impression que c'est le quart manquant de mon poumon gauche qui me fait souffrir le plus, c'est respirer, c'est plus haut, la trachée, je ne sais pas exactement. J'en parle au médecin mais il ne cherche qu'à me rassurer. Ma femme panique à force. Moi je ne sais plus où je vais.

 

Je décroche, je décroche !

 

 

J'peux plus respirer !

 

mon cœur...

 

 

C'est pas du bleu pas

 

du bleu du

 

bleu bleu

 

un peu

 

 

je monte où où où

 

... ... ... frère .........

 

frère mort accroche attrape tiens-le

 

- Allo ?

- Oui allo.

- Ah c'est toi... Vous n'êtes pas rentrés ?

- Non, on est à la clinique, enfin à l'hôpital, il a été transféré en urgence tout à l'heure.

- ... Et c'est...

- Un malaise, un gros malaise. Ça allait de pire en pire depuis hier. Rien à voir avec quand tu l'as vu.

- Il est conscient ?

- Non, ils ont préféré le mettre en coma artificiel, il était trop faible.

- Et maman ?

- Elle est là, je m'en occupe, là je fume dehors. C'est dur, je te la passerai pas tout à l'heure. Je te rappelle demain matin. T'inquiète pas, il est solide le père. Allez,

je t'appelle demain.

- Je peux venir...

- Non non, ça servirait à rien, nous on va rentrer dans une heure. Je gère, et puis y a Béa, elle bosse pas demain, on est deux, c'est bon. Allez, bonne nuit p'tit frère, à demain.

– Salut.

      Nous raccrochons. J'ai l'air malin avec la boisson énergisante que je me préparais au début du coup de fil. Ma compagne dort déjà, épuisée par sa longue journée de travail. Il n'y a que mon fils aîné encore debout à cette heure, le casque sur les oreilles, entièrement absorbé par l'écran bleu de son ordinateur portable. Je lui parle, il n'entend pas. Je m'apprête à le laisser quand il comprend enfin que je suis là à essayer de lui parler. Je lui explique la situation, nous échangeons cinq minutes, il est aussi navré que moi, j'insiste pour qu'il se couche et il éteint sa machine assez rapidement. J'écoute devant leur chambre la respiration régulière de mes trois autres enfants. Je m'allonge comme je peux. J'hésite à la réveiller. Je lui caresse doucement l'épaule. Nous parlerons demain matin.

     Au lycée, je ne peux pas redemander un congé à ma chef. Nous sommes samedi matin, et je n'ai plus que trois heures de cours. A la pause, j'appelle ma mère ou mon frère. Je pourrais partir dans l'après-midi, à quatorze heures, à seize heures je suis à Montpellier, je repars à vingt-deux heures, je suis à la maison à minuit. Mais personne ne répond, je laisse un message.

     Mon frère ne m'a pas encore joint, ou peut-être que si, mais j'éteins toujours mon portable en classe. Je consulte la messagerie, rien. Je rentre. Ma sœur a téléphoné à la maison comme mon portable était éteint. Elle a expliqué à ma compagne que mon père avait bien eu un infarctus, qu'ils l'avaient transféré en hélicoptère à l'autre bout de la ville. Il a failli y passer, je ne le comprends que maintenant.

     Je les rappelle. Maman me parle peu, elle me passe rapidement ma sœur. Béa me répète tout ce qu'elle a déjà dit ce matin à Manon, qu'ils n'auraient pas dû choisir cette clinique, que l'hôpital où il est maintenant a de bien meilleures prestations postopératoires. Il est intubé, c'est impressionnant. On ne le voit qu'à travers une vitre pour l'instant. Les patients qui meurent dans le service sont nombreux, deux cette nuit. Son état est stationnaire. L'équipe de la clinique était déficiente. Même mal en point, il est mieux là, à l'hôpital. Elle a une amie infirmière dans le service. Elle me convainc au bout de quelques minutes que c'est inutile que je vienne pour l'instant, que je ferais bien de courir mon marathon. Je trouve ça tellement déplacé ! Mais je l'ai toujours gardé en tête, si je partais c'était pour revenir dans la nuit pour pouvoir dormir un peu avant la course. Je reparle un peu à ma mère. J'essaie de me contenir. Je crois que je n'avais pas entièrement imaginé que cela pouvait arriver. Le coma, même artificiel, pour moi, c'est la mort au bout.

     L'après-midi, j'accompagne les enfants à leurs loisirs, du passage du galop deux pour l'une, au match de rugby pour l'autre. Je reste là. Je les rejoindrai à l'hôpital après ma course. J'ai trente-neuf ans. Je voulais réussir à finir un marathon avant la quarantaine. Je suis incapable de le justifier aujourd'hui. Le soir, je me couche tôt sans pour autant trouver le sommeil. Je prends mon dernier repas trois heures avant le départ, je bois bien. Il pleut. Je me rends en voiture chez un ami d'enfance qui a accepté de m'accompagner. Je monte sur son vélo et lui court à mes côtés jusqu'au sas. Nous nous échauffons ensemble lentement, sans forcer l'allure. J'ai enfilé le poncho qu'ils m'ont donné dans le sac du coureur hier après-midi. Le bruissement du plastique à mes oreilles couvre les annonces du micro et les encouragements de mon compagnon d'infortune, déjà bien mouillé par la pluie qui s'intensifie cinq minutes avant le départ. J'accélère l'allure après mes étirements habituels. Je me délivre de toutes mes affaires et avance dans le troupeau de coureurs amassés derrière la ligne. J'ai opté pour le simple tee-shirt respirant offert par l'organisation et une casquette, malgré la pluie et le froid. Je repère les ballons indicateurs des temps de passage prévus. Je me fixe sur celui des trois heures quarante-cinq minutes.

     Le départ est donné. Nous piétinons trente secondes, serrés sur ce pont pourtant bien large d'ordinaire. Nous sommes un peu moins de quatre mille je pense, plutôt trois mille cinq cents. Je suis des yeux le porteur du bon ballon, à cinq cent mètres devant moi. Je suis bien parti. Je cours avec le wagon de coureurs qui me correspond. L'excitation passée, je gère mes efforts, sans aucun souci. Je m'habitue à la pluie, la casquette me protégeant très convenablement. Je réalise moins de cinquante-cinq minutes pour les dix premiers kilomètres, comme prévu. Je me sens très bien jusqu'au semi-marathon, que je passe en une heure et cinquante-trois minutes.

     Depuis une demi-heure, de très nombreux coureurs se mettent sur le bas-côté, épuisés ou souffrant de contractures apparemment sévères. Je ne m'en rends pas compte tout de suite, mais j'accélère jusqu'au vingt-huitième kilomètre, doublant un nombre conséquent de coureurs, en compagnie d'un autre d'une soixantaine d'années. Je paie mon excès de confiance très rapidement avant le trentième kilomètre et regarde s'éloigner mon compagnon de route et revenir sur moi quelques-uns de ceux que j'ai doublés. Je saisis mon gel que je ne pensais pourtant pas consommer et le presse goulûment dans ma bouche. J'ai froid. Je me frotte les bras pour me réchauffer un peu. Mon souffle est beaucoup moins contrôlé. Pour tenir, je freine encore un peu. J'ai l'impression que les ravitaillements s'espacent de plus en plus.

     Je retrouve mon ami qui prend le métro au fur à mesure de notre avancée pour m'encourager sous la pluie toujours aussi régulière, ça me touche beaucoup. J'imagine ma compagne et mes enfants au bord de la route quand nous passons au plus près de notre quartier. Cette simple pensée m'envahit, la fatigue, le froid amplifient l'émotion, je suis au bord des larmes ! Je comprends alors qu'il me faut contrôler mon imagination et mes projections.

     Après le souffle, ce sont aux muscles d'être moins opérationnels. Les jambes sont lourdes, la foulée se raccourcit. Je me dis que je vais bientôt réduire ma vitesse jusqu'aux faibles dix kilomètres à l'heure. Le ballon des quatre heures est derrière moi, à moins de huit cents mètres, celui des trois heures quarante-cinq s'éloigne définitivement.

     Au trente et unième kilomètre, je reconnais le voisin de mon ami qui s'est arrêté victime d'une crampe. Je sais que c'est un marathonien accompli, je commence à croire que je ne finirai pas l'épreuve en courant. Je m'accroche comme je peux, guettant fébrilement les ravitaillements. J'essore ma casquette pour la deuxième fois.

     Au trente-cinquième kilomètre, ce voisin me redouble, il semble en meilleure forme.

     Il est accompagné par qui j'imagine être son père, au regard de leurs similitudes physiques : mêmes taille, poids et crâne dégarni. Les abandons sont multiples. Ma foulée est automatique et courte. Mes jambes pèsent. Au trente huitième kilomètres, alors que je croyais avoir réussi à cadenasser mes pensées, elles s'agitent à nouveau. Je n'en contrôle plus le flux. J'imagine à nouveau ma petite famille sur le bord de la route et les larmes viennent. Je ne peux plus rien contrôler, mon père est là depuis bien avant le départ de la course dans chacun de mes gestes, pensées, rêves, mais je le vois désormais, dans son coma. Des nœuds se défont, mes yeux pleurent, ma respiration saute. Je referme comme je peux cette boîte crânienne au moment où l'un des photographes me fige.

     Une autre échappée inconsciente se déploie : je me vois, franchissant la ligne d'arrivée, sprintant, les bras levés et crier ma joie à mon père, en lui dédicaçant cette victoire sur moi-même.

     Deux kilomètres à couvrir, je sais que ce n'est rien, dix minutes voire douze vu mon rythme ralenti. Mon ami me rejoint, on court ensemble à un kilomètre de la délivrance. Alors que je n'avais plus d'énergie depuis une bonne heure, j'en retrouve suffisamment pour accélérer et finir à bonne allure, abandonnant un des participants avec qui je trottais depuis vingt minutes. Un écran géant nous fait face, dans les derniers quatre cents mètres. Un collègue crie mon prénom, j'ai le temps de le saluer derrière les barrières et je franchis cette maudite ligne.

     Perdu tout de suite après. Du mal à tout, boire, me rhabiller, m'étirer. Je reconnais quelques coureurs, mais on n'échange que très peu. J'ôte péniblement mon tee-shirt sous la pluie froide, et mon ami me rejoint enfin. Après un rapide ravitaillement, nous partons, à pied, pour tenter de détendre mes muscles, serrés. Je glose sur ma course, il se dit impressionné. Devant chez lui, je le quitte en le remerciant et tente de conduire malgré mes douleurs. Voilà, je l'ai fait. Et maintenant ? Monter les escaliers est très douloureux. Je rentre, je me douche, je parle peu finalement, j'ai réussi, et alors ? Commencent alors quatre jours d'immobilisation forcée. Je ne peux qu'à peine me mouvoir, descendre les marches se révèle bien plus délicat que les monter. Je parviens malgré tout à enseigner, assis la plupart du temps à mon bureau, amorphe. Je parviens à ne pas suivre un stage de formation en fin de semaine.

     Mon père est réveillé depuis jeudi. Je pars là-bas le vendredi, seul cette fois. Le service hospitalier est terrible. Les familles brisées se côtoient dans une petite salle aménagée sommairement d'armoires métalliques et d'une fontaine à eau. Mes proches sont soulagés de son évolution spectaculaire. Je comprends bien que je suis resté bien plus extérieur qu'eux à tout cela. Ils m'en parlent discrètement, ne voulant pas créer une gêne aux autres familles, qui ne connaissent pas le même soulagement. La mort est palpable. C'est la valse des médecins, urgentistes, amis des patients, frères, sœurs, mères, tous évoluent à pas feutrés. Toutes les cinq minutes l'un d'entre nous enfile sa tenue de combat en plastique bleu des pieds à la tête et pénètre avec discrétion dans cet espace impossible. Les blessés sont tous visibles à travers de larges cloisons vitrées. J'y cherche mon père.

     Sur son lit remonté au maximum, il est plié en deux, apathique. L'ombre de lui- même. Il n'a pas de voix, trop longtemps intubé. Son regard est absent. Ses gestes sont lents et désordonnés. Il lève la tête vers le poste de télévision. Je lui pose des questions mais ses réponses ne viennent jamais complètement, un début de phrase, puis elles s'éteignent. Il ne sait pas d'où il vient. Il ne sait pas son absence au monde.

    Il essaie de remplir des mots croisés. Je m'apprête à l'aider quand je comprends qu'il ne peut pas lire les définitions, ni tenir son crayon à papier, son cahier, avec ses doigts gonflés qui ne l'écoutent plus. Il réclame des médicaments. Il n'a plus d'âge.

    J'en ressors au bout d'un quart d'heure. J'adopte tant bien que mal une figure neutre pour les visiteurs et une autre soulagée, rassurée presque, à l'intention de ma famille. J'échange quelques mots mais je les écoute surtout pour me rassurer. Eux savent. Eux l'ont vu partir. Et revenir. Ce qu'ils voient dans papa, c'est la vie retrouvée, c'est l'espoir. Ce qui ne l'a pas tué les a rendus plus forts.