24 avril 2015, Elsa à Hervé :

 

Cher anti jumeau,
Les mots des autres mêlés aux nôtres, et comment les nôtres portent en eux ceux des autres. Nous les éponges sensibles du sensible et de l'éther. 
Ton quizz Rilke / Handke, en effet : trop facile!
Je m'attendais à du larmoyant chiant ou à de la sécheresse chez Handke, pourtant j'ai lu un de ses courts textes et l'avais apprécié, je ne sais pourquoi je m'étais reconstruit ce faux Handke. Le passage sur le bouquet de ciboulette, dont l'attache soignée donne les larmes aux yeux, je connais, je comprends totalement! Je me suis sentie moi aussi familière. 
A ton quizz super fastoche, je réponds par un autre qui l'est tout autant. 

"J'appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l'oreiller qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. Je frottais une allumette pour regarder ma montre. Bientôt minuit. C'est l'instant où le malade, qui a été obligé de partir en voyage et a dû coucher dans un hôtel inconnu, réveillé par une crise, se réjouit en apercevant sous la porte une raie de jour. Quel bonheur ! c'est déjà le matin ! Dans un moment les domestiques seront levés, il pourra sonner, on viendra lui porter secours. L'espérance d'être soulagé lui donne du courage pour souffrir. Justement il a cru entendre des pas ; les pas se rapprochent, puis s'éloignent. Et la raie de jour qui était sous sa porte a disparu. C'est minuit ; on vient d'éteindre le gaz ; le dernier domestique est parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans remède.
[...]

Quelquefois, comme Ève naquit d'une côte d'Adam, une femme naissait pendant mon sommeil d'une fausse position de ma cuisse. Formée du plaisir que j'étais sur le point de goûter, je m'imaginais que c'était elle qui me l'offrait. Mon corps qui sentait dans le sien ma propre chaleur voulait s'y rejoindre, je m'éveillais. Le reste des humains m'apparaissait comme bien lointain auprès de cette femme que j'avais quittée, il y avait quelques moments à peine ; ma joue était chaude encore de son baiser, mon corps courbaturé par le poids de sa taille. Si, comme il arrivait quelquefois, elle avait les traits d'une femme que j'avais connue dans la vie, j'allais me donner tout entier à ce but : la retrouver, comme ceux qui partent en voyage pour voir de leurs yeux une cité désirée et s'imaginent qu'on peut goûter dans une réalité le charme du songe. Peu à peu son souvenir s'évanouissait, j'avais oublié la fille de mon rêve.

Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l'ordre des années et des mondes. Il les consulte d'instinct en s'éveillant, et y lit en une seconde le point de la terre qu'il occupe, le temps qui s'est écoulé jusqu'à son réveil ; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre. Que vers le matin après quelque insomnie, le sommeil le prenne en train de lire, dans une posture trop différente de celle où il dort habituellement, il suffit de son bras soulevé pour arrêter et faire reculer le soleil, et à la première minute de son réveil, il ne saura plus l'heure, il estimera qu'il vient à peine de se coucher. Que s'il s'assoupit dans une position encore plus déplacée et divergente, par exemple après dîner assis dans un fauteuil, alors le bouleversement sera complet dans les mondes désorbités, le fauteuil magique le fera voyager à toute vitesse dans le temps et dans l'espace, et au moment d'ouvrir les paupières, il se croira couché quelques mois plus tôt dans une autre contrée. Mais il suffisait que, dans mon lit même, mon sommeil fût profond et détendît entièrement mon esprit ; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je m'étais endormi, et quand je m'éveillais au milieu de la nuit, comme j'ignorais où je me trouvais, je ne savais même pas au premier instant qui j'étais ; j'avais seulement dans sa simplicité première le sentiment de l'existence comme il peut frémir au fond d'un animal ; j'étais plus dénué que l'homme des cavernes ; mais alors le souvenir – non encore du lieu où j'étais, mais de quelques-uns de ceux que j'avais habités et où j'aurais pu être – venait à moi comme un secours d'en haut pour me tirer du néant d'où je n'aurais pu sortir tout seul ; je passais en une seconde par-dessus des siècles de civilisation, et l'image confusément entrevue de lampes à pétrole, puis de chemises à col rabattu, recomposait peu à peu les traits originaux de mon moi.

Peut-être l'immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée par notre certitude que ce sont elles et non pas d'autres, par l'immobilité de notre pensée en face d'elles."

Que de génie hein? J'avais lu cette œuvre à 16 ans, la relis aujourd'hui et quel plaisir de la découvrir autrement! J'attends que tu joues à la devinette toi aussi, non je sais que tu n'as pas triché ni donné ta langue au chat, pour te développer mon sentiment. La dernière phrase est d'une force! Et l'expression "kaléidoscope de l'obscurité" du paragraphe que j'ai coupé, mais que je te livre, est d'une splendeur! Des passages sont tout spécialement écrits pour toi : 

"Un homme qui dort ...

tient en cercle autour de lui le fil des heures, l'ordre des années et des mondes."

Ou encore celui du rêve avec la femme!

Voilà cher ami où j'en suis de mes lectures en plus de celles du Routard ou de LonelyPlanet! Ce quizz du jour tu es venu le chercher par deux fois. Une première fois quand tu m'as écrit ceci récemment alors que j'avais déjà le livre avec moi dans mon sac a dos: "Voyage au bout de nos nuits, que notre Temps retrouvé, sur ton Bateau ivre, mon Enfant de la haute mer... " et quand tu m'as proposé ton petit jeu.

Je t'embrasse page après page.

Sa.