Mon ami poète voyageur m'a proposé de rédiger 500 mots, tout petit projet ça ! 500 mots sur un thème qu'on a fini par trouver : la mort de l'autre. Ecrit le 14 décembre 2015. Pour Cédric (en bleu), votez 1, pour Sine linea (en noir), votez 2...

 

     Je commence par son texte, c'est-à-dire ma mort, puis le mien, sa mort...

 

(sans titre)

 

Il n’existe plus. Je sonde mes émotions. La surprise en premier lieu. Mais c’est tout. Allons. Je dois d’abord bien me le figurer. Puis le faire disparaître. Le tuer. Ça y est, je me suis rappelé un souvenir intact, le compère se réchauffe à un feu de bois le jour de son anniversaire. Là, il a l’air bien vivant. C’est ça, je viens de le tuer. Je froisse le tableau en me figurant sérieusement qu’il est mort. Le souvenir se désagrège en mille particules orphelines. Les couleurs ne sont plus les couleurs. La lumière, tout à l’heure fluide et vive, est un voile flou sur une image déformée. J’ai reçu un e-mail, nous avons reçu un email, je fais partie d’une liste de diffusion. Il est décédé, il fallait que ça arrive. Il se démenait depuis trop longtemps avec ses problèmes. D’abord sa femme, qui lui fit mille et un coups tordus et charmants, puis l’alcool,  et sa démission de l’éducation nationale. Il jurait de devenir écrivain. Allons... lui qui n’a jamais envoyé une page à un éditeur. Il fallait qu’il meure. Je le sentais tellement au bout du rouleau, que ça en devenait pénible pour le rouleau. Il est mort. Bien mort. Il aura mercredi une cérémonie à son honneur. Ce serait bien que je pleure, tout de suite. Lui est mort et moi, je pourrais évacuer tout un tas de saletés de mon âme avec le prétexte de sa mort. Aucune larme. Tiens, je le fais réapparaître. Encore un souvenir limpide. Nous courons au bord du canal du midi. Il tient une forme olympique. A nouveau je le tue. Et je me convaincs : il est mort. Allez, pas assez, je convoque d’autres souvenirs. Aussi décolorés soient-ils. Je le ressuscite et je le tue. Encore, encore, encore. Il finira bien par mourir. Une dernière image, une belle, pour lui asséner le coup final. Tiens, je l’entends à nouveau me dire, dans le fouillis de son appartement toulousain : ‘Une musique, plus tu l’écoutes, plus tu l’aimes’. Quand il parle, c’est toujours avec une douceur amicale. Parfait comme souvenir ça. Allez, envoyez-moi un nouveau camion le faucher au carrefour. Je n’arrive toujours pas à m’imaginer la scène. Le camion repasse. Le feu est rouge, il est tard, le carrefour mal éclairé. Le conducteur ne décèle aucun phare étranger, il se pense seul, décide de passer. Il est harassé. Son tachygraphe lui ordonne peut-être de faire la coupure. S’interrompre trente minutes, si proche de ses pénates. Quel gâchis. Il roule. Le choc. Voyons. Ce n’est pas encore cela. Je ne visualise pas mon piéton écrivain ivre rasé par le pare-choc du géant. Je repasse la scène. Je tâche d’inventer des détails plus précis, qui crédibilisent le drame. Le camion revient. Je visualise maintenant plus nettement le pâle visage de mon ami qui marche au bout de sa vie. Allez, un bon coup de camion et on en a fini. Voilà il est mort. Son sombre sac charnel ouvert sur l’asphalte. 

 

Cédric

 

 

     Et le mien...

 

Au-delà des lochs

 

 

Il voulait que je sois son Max Brod, lui l'écrivain qui finissait pas plus que moi ses romans. J'aurais été le Max Brod du néo-Bukowski. De toute façon on serait demeurés inconnus du monde entier, littéraire et autre. Trop peu de tripes à nous deux, littérature à l'estomac trop rentrée. On pouvait pas les sortir, la vie-enclume nous avait ratatinés dès la naissance, ces putains de pères sous alcool, ces mères sous cachetons, et nous au milieu du néant, à rêver de bras, de chaleur, de seins énormes, à téter le froid abandon. Qui des deux devait partir le premier ? On parlait suicides célèbres, de Mishima à Pascin, mais nous, rien nous prenait, jamais, dans une bulle de vie morte, translucide et creusée, on regardait les nuits fondre, on se brûlait les mains sur la corde râpée des jours absurdes, on bandait ce qu'on pouvait sans se pendre tout à fait. C'est lui qu'est parti, pas tué, juste raide, connement, comme on croit pas qu'on peut partir, lui, et moi je suis resté là, ni les amis, ni les amours reviennent. Je demeure, avec mes merdes à rouler en vrais bousiers, en fienteux Sisyphe. Je vais pas raconter sa mort, j'en sais rien que le filet qu'on en a dit dans les journaux, mort aussi plate qu'était notre vie, ce serait pire d'en parler.

L'évoquer lui vivant, lui l'enfoiré jumeau qu'il était, lui que je gardais dans un coin de ma tête, me félicitant de sa masse d'ombre, moi qui me persuadais d'être un peu moins foutu, lui dans ma tête, mêmes diables en cage. Il y a vingt ans tout juste, on testait des génériques dans une petite clinique, quatorze lits, que des branques, des mâles sans rien, veines ouvertes au cathéter, en rut devant les infirmières lassées de nos joutes verbales ras les pâquerettes. Les deux seuls à lire et à écrire, côte à côte quand les autres s'arrachaient la tête à la Play. Poésies, romans pour cinq jours quatre nuits, nos bouées, notre sang commun. Il a très vite tout lu de moi, mes poèmes, journaux, nouvelles, c'était mon premier fan, puis il m'a envoyé pareille soupe, mots à la pelle, bouteilles à la mer, espoirs noyés. Et puis plus rien, perdu que j'étais en boulots-famille-gosses, ignorant ses pertes. Nos galères de vie se sont éloignées comme elles s'étaient croisées, un mirage de plus ou de moins, à peine palpable dans nos déserts.

Et un jour, il a repris contact, on s'écrivait des mails dingues, insultes, provocations stériles... On se donnait une semaine pour pondre une nouvelle, on tremblait à minuit en ouvrant les fichiers. J'enviais son énergie, sa folie verbeuse, je pleurais ma vacuité, j'étais rien encore.

Cet été, on avait prévu de partir deux semaines en Ecosse, dormir sous les étoiles, trempés dans nos tentes pourries, clochards célestes, à ressasser nos folies, mais non, il est allé plus loin, plus loin que moi comme toujours, pour toujours, au-delà des lochs que je verrai jamais.