1 Apostrophes du muet à la sourde

 

Mon cœur est un seau qu'on a vidé. Pessoa

 

Le temps qui passe passe passe avec sa corde fait des nœuds. Aragon

Tu étais la condition Sine qua non De ma raison. Gainsbourg

 

 

 

a

Une parenthèse du temps

 

Rien d'autre. La vie est creuse. Pour que les problèmes des autres me touchent, je dois en vider quelques-uns, des miens. Grande découverte ce soir, on est seul... Et les mots, gentils soldats, ne suffisent plus. Si je parle, c'est une erreur, une parenthèse du temps, un silence de plus.

28 juillet 2011

 

b

Pâles couleurs nocturnes

 

     Je viens de finir une nouvelle littéraire, de plus, de moins. Elle ne changera rien. Personne ne la lira. Ce que j'entends la nuit, c'est des chiens, c'est tout. Des sons de cloches égarés par le vent. L'heure s'est décomposée une bonne fois. Demain ne sera pas un autre jour, ni le dernier, ni le premier. Aujourd'hui n'était qu'un avorton déjà. Hier, je préfère ne pas en parler. Les pâles couleurs de mes lettres peinent à s'imprimer. La mer c'est mes bouteilles vides.

28 juillet 2011

 

c

Mots

 

Nuit. Peur. Ennui. Amis. Vieux. Loin. Seul. Alcools. Chiens. Poubelles. Dislocation. Seul. Chiens. Lune. Alcools. Floue. Bris. Sang. Morceaux. Bouteille. Ecartement. Bruits. Renards. Bière. Fossé. Gosier. Peur. Division. Sexe. Disjonction. Main. Sang. Décollement. Nuit. Brume. Etoiles. Lune. Morceaux. Abîme. Rien. Secondes. Encre. Rien. Vide. Partition. Secret. Silence. Mur. Messages. Silence. Néant. Echo. Peur. Schisme. Trottoirs. Lumières. Bar. Seul. Verres. Seul. Malade. Sang. Crachats. Exil. Rétine. Démangeaisons. Bat-flanc. Plâtre. Souffle. Désagrégation. Boutons. Seins. Main. Seul. Puissance. Cadavre. Loin. Nuit. Frontière. Satellite. Survivre. Souffle. Vin. Scission. Enfants. Envie. Vue. Souffle. Lune. Sperme. Peau. Perle. Seul. Nuit. Sécession. Vie. Dessous. Plainte. Cri. Décomposition. Pleurs. Crainte. Espoir. Lune. Rentrée. Coupée. Cou. Rayon. Pleurs. Rétine. Soleil. Morcellement. Maigre. Absence. Rage. Immobile. Intervalle. Obstacle. Borne. Prières. Cailloux. Sang. Vent. Pleurs. Crâne. Coups. Barrière. Angoisse. Cloison. Toi. Enfants. Entailles. Moi. Paroi. Verre. Bois. Peur. Nuit.

28 juillet 2011

 

d

Surgir des faces

 

     Toujours les petits carnets que je retrouve un peu partout. Ils surgissent des couches de livres, feuilles, disques... de mes bureaux, étagères... Je regarde leur couverture, comme une vieille peau dont je connais chaque nervure, comme un ami délaissé que je promets d'appeler bientôt.

      Voici ce que j'écrivais dans un petit carnet vert, le 2 novembre 1993.

 

l'héliotrope surgissant des faces

le cœur assassiné

nuits blanches et meurtrières

les illuminations exploseront la vie

comme les mots perdus

les passantes passés

10 août 2011

 

e

Cœur de nuit

 

la nuit au cœur

les non-dits se disent enfin

des années d'intérieur

enfin partagées

22 août 2011

 

f

Paupières jaunes

 

mes paupières de cœur

sous la nuit écrasante

les feuilles en ont profité pour jaunir

1 septembre 2011

 

g

Minutes seules

 

l'heure prenait souplement la couleur de ton œil

tu étais ma lumière

tout sèche à présent

les cœurs et les pleurs

les minutes seules

m'écrasent

8 septembre 2011

 

 

h

Enjambements vides

 

     Toute la nuit hachurée, comme des traits et des bandes blanches sur une route infinie. Tourner, virer, fermer les fenêtres, les rouvrir... J'avais en tête les mots enjambement, rejet et contre-rejet, mais sans  les phrases, la poésie sans vocables, juste une idée de la technique creuse. Maux de tête toujours. Je voudrais dormir sans médicaments. Autour de moi, des voix s'élèvent, proposent des plantes, du paracétamol, des visites chez le psy, du café noir... J'attends juste de voir si mon corps résiste tout seul, après s'il faut consommer pour rester debout, on verra...

10 septembre 2011

 

i

Vestiges

 

vestiges de nos vies

meubles morts

la maison de nos rêves

pleure nos plaies égoïstes

13 septembre 2011

 

 

j

Ni de poèmes

 

sur la corde lâche

les creux me traînent

même les mots ne sortent plus

pas d'horizon ni de poèmes

17 septembre 2011

 

k

Insomnie 28 (poésie plate)

 

réveillé quatre heures  noir complet  taper les coussins  pour y pénétrer  retourner de force  dans l'oubli du sommeil  on ne force rien  tout nous repousse  dans cette réalité  l'alcool non plus  ne peut rien  pas d'oubli  les yeux maintenus  sur cette vie  sans fuite  jusques aux bouts

24 septembre 2011

 

 

l

Quoi d'autre (complainte)

 

quoi d'autre

 

va va va-t-en

ne te retourne pas

continue ta vie

lâche tout

par désir

quoi d'autre que le désir

construire

pourquoi faire

vivons centrés

comme toi

 

quoi d'autre que soi

l'autre un marche-pied

une ombre

un vase

un tabouret

on s'y repose pour mieux partir

soi soi soi

quoi d'autre

25 septembre 2011

 

m

Vivre

 

la seule solution pour moi de vivre

c'est annihiler sa valeur

c'est oublier celle qu'elle a été

c'est voir qu'elle n'est plus elle

qu'elle n'est plus

c'est ne plus la voir

27 septembre 2011

 

 

n

Les arrêts

 

j'arrête de communiquer avec toi

mes sentiments

c'est inutile c'est inutile

amuse-toi bien dans ta nouvelle vie enfermée

j'arrête j'arrête promis

tu n'auras plus mes pleurs ma bave

je ne suis plus ton crapaud ton prince

j'arrête tu vois j'arrête

plus de poèmes

plus de vie à partager avec toi

toi ? qui ?

j'arrête j'arrête tu vois je sais arrêter moi aussi

si je veux

je veux

ça y est

j'ai arrêté tu as vu

plus d'épanchements de larmes de mots

j'arrête quand je veux

tu as vu ma force j'ai arrêté comme ça d'un coup

du jour où tu as tout jeté

tu as vu pas besoin de pleurer de parler de dire de maudire

j'arrête quand je veux de te parler à mon tour

ancien amour

celle en qui je croyais

tu as vu pas de sentiments pas de souvenirs qui collent

détaché

tu as vu j'ai arrêté

j'ai arrêté

il n'y a pas que toi qui arrêtes

plus rien à dire rien dire rien arrêter

27 septembre 2011

 

 

o

Vie apyrène

 

c'est que je me traîne

dans ma vie apyrène

zéro contact de peau

que des yeux avalés mordus

27 septembre 2011

 

 

p

Heurts

 

je ne regarde plus les heures se heurter

les secondes à nouveau s'égrènent

vivant entre les gouttes

souvenirs de l'animal perpétuel

de Bois et Charbons

28 septembre 2011

 

 

q

Après l'Apollonide

 

sur le boulevard

après l'Apollonide

les mains se sont crispées

l'air s'évaporait

j'ai cru tourner

de l'œil

les pleurs contenus

les pieds cherchant le sol

trop bas

m'ont ramené

comme des chiens d'aveugle

29 septembre 2011

 

r

L'enfer de loin

 

je me retiens par peur

échaudé je regarde l'amour

ce chien de l'enfer de loin

je sais que tout peut me renverser

canoë ou pas

peur de la houle

de ne pas respecter

de n'être pas respectable

des mots mon cœur

des autres encore

 

il y a tant à recoller chez moi

9 novembre 2011

 

s

Vents ensablés

 

il n'est plus temps d'être raisonnable

embrassons et le vent et le sable

27 novembre 2011

 

t

Miroirs couverts

 

des ritournelles

des peurs

passer pour léger et calme

malgré les tempêtes

j'ai couvert tous les miroirs

je n'y suis plus

16 décembre 2011

 

u

Plus d'amour

 

sur les bords

je les vois

vivre

ils rient

ils jouent encore

mon apathie les laisse vagues

je n'ai plus d'amour

17 décembre 2011

 

v

Du balancier

 

ma vie avec ses creux abyssaux

la peur d'être en haut

puis en bas

sans rien comprendre du balancier

4 février 2012

 

w

A peine alors

 

je me souviens des mots frais de ta bouche

des fleurs que versaient tes cheveux

je les voyais à peine alors

si j'avais su si j'avais su...

2 mai 2012

x

De peur les bulles

 

voir si dessous l'homme brisé

il y a des cris figés

des bulles de peur

des cristaux de pleurs

 

voir ci-dessous l'homme brisé

7 mai 2012

 

 

y

Mine de terre

 

rime de terre

mine de rien

les silences

comme de l'air vicié

découpent les angoisses

en fines peurs

14 mai 2012

 

 

 

z

la danse du serpent

 

     Quand la seule règle c'est de survivre le plus longtemps, s'éviter soi-même comme un poison mortel, que faire d'autre que l'accepter ? Onduler, se faufiler dans des corridors de plus en plus étroits, y prendre goût même. Jouissive cette danse macabre, la danse du serpent.

22 mai 2012

 

 

α

Fausseté du mouvement

 

     Au réveil, le ventre fausse le creux. Fait comme s'il fallait vivre, avaler. Pareil pour les pieds, leur donner une direction, un but au petit matin. Mais rien n'a la force, pour rien. Sans les enfants, je me traînerai du lit au lit, en chaînant les songes, noyant les espoirs.

    Mais voilà, j'ai deux pieds, un ventre, quatre enfants et des mètres d'intestins, des kilos de peur, mieux vaut bouger avec tout ça...

11 juin 2012

 

β

au bout de l'air

 

     "Le même mot ne raisonne jamais de la même façon, il percute dans la tête, choisit d'être doux ou cruel, paisible ou agressif. Nous, nous le subissons."

     Une amie m'envoie ces mots, à mon réveil. A son réveil peut-être aussi. J'ai ajouté deux virgules et un point à ses mots, pour respirer un peu. Mais peut-être ne le voulait-elle pas, respirer en parlant, juste parler.

     Se lever, affronter la vie, celle qui reste, au bout, au bout de l'air, rejeté, repris, ce qui reste, rejeté.

14 juillet 2012

 

 

γ

Que j'erre

 

c'est au centre de ce trou de ma personne

que j'erre

solitude

14 juillet 2012

 

δ

Lignes de rosée

 

la rosée des lignes du livre relu

mouille et vrille le reste de mes pensées mortes

solitude

25 juillet 2012

 

ε

Mains perdues

 

ces chants en boucle en tête

ces rêves accrochés aux roseaux de tes mains perdues

solitude

25 juillet 2012

 

ζ

L'encre morte

 

les lignes d'encre dans l'herbe haute

le jour où tu es partie mon livre a chuté

solitude

25 juillet 2012

 

η

L'âme fondue

 

tes mots pour heurter ont fondu mon âme

je ne suis pas une erreur mon amie

solitude

25 juillet 2012

 

θ

Jardin perdu

 

les mots renversés par tes amoureuses mains

- elles qui se souviennent encore de nos corps -

versent dans l'herbe haute du jardin perdu

- perles noires avalées par la terre -

solitude

25 juillet 2012

 

ι

Peau délaissée

 

tes mains amoureuses

je m'en souviens

tes doigts comme autant de pattes d'araignée

arpentant ma peau

accrochant mes poils

ton souffle et tes râles incontrôlés

tout est là en tête

complet présent

quand j'ouvre les yeux sur ton absence

26 juillet 2012

 

κ

Vides en moi

 

     Je sais les échos que me renvoie la nuit, les gouffres se nourrissant, la peur qui gagne, toujours. Et ce n'est pas qu'une question de ténèbres. Les vides en moi, ces trous dévorant tout, l'apnée et les pleurs, les mots rentrés dans ce ventre dur. Je n'ai besoin de personne, je m'avale très bien tout seul. La lune et la nuit pèsent et me pillent même au cœur du semblant de sommeil. Je tente de ne plus attendre la fin. Respirer suffira.

9 septembre 2012

 

λ

Au-devant du crâne

 

     Au devant du crâne, contre le front, remuent encore un peu, un peu, les dernières idées, restes charbonneux, les dernières folies, juste esquissées, qui m'empêchent encore, un peu, un peu, de me poser sur les bas-côtés asphalteux, de me coucher, face aux étoiles, sous les nuages, jusqu'à la mue improbable.

9 septembre 2012

 

 

μ

Rien d'autre ne tapait

 

    J'écoutais mon cœur sur le flanc. Rien d'autre ne tapait alentour. C'est lui qui fait tourner le monde, au centre de la mécanique.

15 septembre 2012

 

ν

Avec ton sang

 

si c'est pour écrire avec ton sang

retiens tes vaisseaux ne te répands

pas

attends les âges les rides

vis en attendant débride-

toi

30 septembre 2012

 

ξ

Les nuées en partance

 

je me souviens

il y avait un plaisir à être

à s'écouter respirer

à se laisser manger par les ombres

doucement tranquillement

comme si c'était hier

comme si je vivais encore

végétant

ancré comme les saules et les hêtres

sous les nuées en partance

28 octobre 2012

ο

Si vide

 

si c'est pour se sentir si vide

tous ces mots qu'on a retenus

et la peur et le sang

coagulés

 

si c'est pour se sentir si vide

on aurait dû hurler tout ça

balancer les âmes

et les corps plus loin

 

bien plus loin

au creux de ce vide

8 novembre 2012

π

des courants

     Les vagues ne me bercent plus, absent, je pleure ma vie dans les courants.

15 novembre 2012

ρ

Dans l'azur

      Les pleurs ne me percent plus, éteint, je jette mes mains dans l'azur.

15 novembre 2012

 

σ

Dans le noir

      Les seins ne m'aspirent plus, rêvant, j'ouvre mes paumes dans le noir.

15 novembre 2012

 

τ

Les couleurs des remous

les remous ne me cognent plus

endolori

je coince ma peine dans du coton

15 novembre 2012

υ

Azur disposé

 

les remous ne m'aspirent plus

absent

je jette ma peine dans l'azur

15 novembre 2012

 

φ

Sinon la lumière

 

rien

sinon la lumière

tes mains envolées

évanouie ta bouche

sinon la lumière

rien

15 novembre 2012

 

χ

Silences tus

 

 

sur les nervures en question

je tairai mes silences

de ma douleur

j'en fais tresse

mots et guirlandes

mais rien n'est dit

juste gravés

comme les pierres polies

les chairs ouvertes

les pierres dans les chairs

qui fouraillent

qui fouraillent encore

19 novembre 2012

ψ

A vider

 

j'ai regardé tout s'éloigner

sans agir

tout perdre

compter ce que l'on perd

j'ai regardé

tout partir

effaré

tout pouvait partir

comme c'était venu

si facilement

le spectacle a duré

c'est long une vie à vider

25 mars 2013

 

ω

La séparation

     A la fin de l'été, elle était résolue. J'aurais dû anticiper, me méfier, mais je n'ai rien vu venir.  En terrasse, le repas achevé, avec son petit canif, en me souriant subtilement, elle m'a ouvert le ventre, d'un geste tendre et sûr. Je répondais à son sourire, naïvement. La douleur n'était même pas encore là. Elle m'a sectionné un bout de boyau, dont j'ai oublié le nom, toujours si délicatement. et s'est éloignée sur la pointe des pieds, en tirant sur son extrémité. Je n'étais pas encore paniqué de perdre autant de sang, de graisse et d'autres liquides verdâtres. Seize ans de confiance, je pouvais la laisser faire, je ne risquais rien, elle avait toujours été joueuse... Il se déroulait lentement et elle reculait d'autant. Elle tira plus sèchement quand elle comprit qu'elle avait atteint le bout. Je fus projeté vers l'avant, à la limite de tomber de mon siège. Elle ramassa une des tiges de roseau qui nous servait à tuteurer les plants de tomate et la figea dans la terre meuble de la main gauche, tout en maintenant mon boyau fermement dans sa main droite. Elle l'enroula ensuite autour du bâton et fit un noeud en son extrémité. Je retenais mon foie et les autres organes inconnus qui versaient de mon bide. J'avais arrêté de sourire à son jeu et roulais des yeux, proche du malaise.

     C'est au début de mes brumes que je l'ai deviné, lui, sortant des genêts éclatants de notre terrain. Il s'avança, toujours si légèrement, d'un pas dansant et complice. Il la rejoignit et lui baisa les joues, juste sous l'oreille, comme un père à sa fille après l'histoire du soir. Les chats intrigués le reniflèrent et se frottèrent chaleureusement contre sa jambe. Mes enfants, à la manière des petits hommes sauvages, les imitèrent à leur tour. Je ne pouvais plus bouger, me vidant entièrement.

     La valse des meubles commença. Les amis, la famille, tout le monde était venu donner un coup de main au couple nouvellement constitué, à leurs enfants et leurs chats. En trois heures la maison ne contenait plus rien. Ils m'avaient tous souri à chacun de leurs nombreux passages sur le seuil où je trônais, de plus en plus pâle. Finalement, ils m'offrirent la chaise de laquelle je glissais imperceptiblement.

     J'aperçus ma mère assise à côté de mon frère, au volant d'un des trois camions garés en bas du terrain. Elle m'envoya des baisers avec sa main. Quand la dernière portière claqua, je fermai les yeux, à la recherche de mon grand sommeil. Je les rouvris péniblement pour comprendre d'où venait ce drôle de bruit à mes pieds. La tortue qu'ils n'avaient pas réussi à dénicher avant leur départ tendait son cou fripé vers moi. Je sentis monter un petit rire du fond de ma gorge quand avec soulagement je me rappelai qu'elle était principalement herbivore, même si je l'avais déjà vue sucer quelques escargots après leur avoir fracassé la coquille.

19 septembre 2011