B

La femme du pont

 

 

Honte à moi qui écris et ne lui parle pas.

 

 

 

 

1

Premières lueurs

 

sur son cahier

la tête renversée

contre la grille

elle dort du sommeil animal

la terre tourne encore

elle se réveillera aux premières lueurs

avant le soleil

reprendra ses lessives

sa manche

nourrira son chien

elle est chez elle sur ce pont

nous sommes chez elle

en passant

8 août 2012

 

 

 

2

La peau de ses cheveux

 

ses cheveux sont devenus une peau

lourde
et sèche

une sorte de membre supplémentaire

qui tire sa tête en arrière

une peau seconde

dans laquelle

heurtent les rayons

de son soleil

19 août 2012

 

 

 

3

Compagnon du sol

 

pour écrire dans son cahier

elle se penche en avant

recroquevillée

les mots sortent mieux

sûrement

elle griffonne ses secrets

que seul son chien doit percer

compagnon du sol

du ciel

et du vent

26 août 2012

 

 

4

Les arcs électriques

les trains

en-dessous d'elle

qui freinent avant la gare

ou qui se lancent

vers les suivantes

son chien à ses côtés

qui ne vibre plus

comme elle

à ces passages

aux arcs électriques

qui se tendent

jour et nuit

sous son pont

immobile

27 août 2012

 

 

 

 

5

Une simple pièce

hier elle a traversé

sa route

pour me demander une pièce

son cahier était noirci

de chiffres d'additions de divisions

j'espérais des mots des textes

des poèmes même

non

le total des oboles

tout au plus

la pluie menaçait

je ne sais pas

où elle se réfugierait

si ça tombait vraiment

les automobilistes

nous couvraient

toujours

de leurs yeux

faussement

vides

 

 

je lui donnais

une simple pièce

la monnaie

de la bonne bouteille

que je venais d'acquérir

un merci rapide

elle traverse à nouveau

pour un autre passant

j'avance vers ma grotte

28 août 2012

 

 

 

6

Petite de la fenêtre

de la fenêtre

je la vois

petite

debout

à tourner

virer

le soleil se couche

elle finira par s'asseoir

par dormir

la tête sur son cou tordu

les mains crispées

sur son cahier

31 août 2012

 

 

7

Paralysie du sommeil

le sommeil la paralyse

assise

jambes relevées

tête en avant

le front

sur son cahier

les lumières de la ville

et des phares n'y font rien

ni l'odeur ni le bruit

elle a retrouvé sa place

dans le décor absurde

nous aussi

1 septembre 2012

 

8

La nuit respire

aujourd'hui

pour la première fois

elle arborait une paire de lunettes noires

contre le soleil

elle était en manches courtes aussi

la chaleur retombe

elle respire un peu mieux

son chien a mangé et beaucoup bu

elle est sur son cahier

penchée encore

la nuit respire aussi

doucement

à son rythme

avant les sommeils

7 septembre 2012

 

 

9

Un bleu perdu

dans ses yeux

l'absence

un bleu perdu

entre des rides

en avance sur l'âge

quand je passe

près d'elle et du chien

aplati au sol

je sais que j'économise

mes jours

et que je ne fais rien

pour les siens

je passe

elle demeure

20 septembre 2012

 

 

10

La flamme bleue

doucement elle me parle

entre les voitures

fluettement

je ne lui réponds pas

je marche

les yeux ailleurs

honteux

 

et la nuit

je regarde la flamme bleue

sur le trottoir

laissée allumée pour

la réchauffer

cette flamme bleue

brûle ma honte

27 décembre 2012

 

11

Les yeux délavés

le trottoir est vide

à nouveau

la vieille jeune femme a pris ses sacs

je passe en pensant à elle

ses yeux délavés

plus profonds que sa flamme bleue

 

en pensant à son chien

la mâchoire embrassant le bitume

immobile

il ne me reste plus qu'à passer

immobile

dans les rues vides

11 janvier 2013

 

12

Yeux d'ailleurs

je ne change plus de trottoir

je marche avec des yeux d'ailleurs

je me protège

des siens qui transpercent

 

quand elle passe d'un parapet à l'autre

du pont pour des pièces

mes doigts serrent les clefs

mes mots se coincent

 

nous avons cent ans

à nous deux

et les mots absents

m'accusent de tous les maux

18 janvier 2013

 

 

13

Sous la toile

je ne me suis pas arrêté

sous la neige

elle était allongée

sur le seuil

de ce restaurant fermé

sous les parapluies

déployés comme une tente

 

la flamme bleue brillait

sous la toile

18 janvier 2013

 

 

14

Un chez elle

du pont à l'entrée du restaurant fermé

sa présence décalée

nous prend moins le cœur

 

les parapluies gonflés

comme un toit

un chez elle étroit

mais coloré

 

la membrane est absurde

face aux morsures

de l'hiver

 

autant que la bêtise

de nos pas

15 mars 2013