j'ai joué

j'ai fui

j'ai joué à ne pas penser

à ne pas écrire

à marcher

à faire comme si tout était simple

 

j'ai vu ce que vivent les autres

une vie directe

sans obsession de mots

de chiffres

des jours qui se lèvent et qui se couchent

une lune et des étoiles sans métaphore

du rosé à table le soir et des glacières pleines à midi

des livres d'été lus avec des lunettes noires

des bateaux des voiliers

des piscines qui débordent

des courses chez les épiciers espagnols

des télés des écrans remplis d'athlètes et de bruits

des crustacés saisissants

les lumières bleues des bassins

les girolles de la nouvelle lune

les champs de framboises et les pics rocailleux

la pluie sur le duvet

la lumière même la nuit sous la toile

 

j'ai vu les ventres pleins

les voitures et remorques bedonnantes

la disparition des frontières

le repli la peur de l'attentat les insultes

les courses des enfants derrière leur portable

 

tout ça sans un poème

sans une pensée qui se débloque après des nuits recroquevillées

sans rien décroisser

ni chant ni lune borgne

aucun mot compliqué ni savant rétracté à dérouler

 

cet été j'ai testé la tranquillité

comme un goût de sorbet

des instantannés

des tranches de vie

comme les photos en papier épais qu'accouchaient les gros appareils du passé

comme si les pensées devenaient linéaires

et coulaient sans souci d'une source apaisante

 

j'ai presque fini par croire à cette métamorphose

la vie comme un puissant sédatif

du coton bien blanc moelleux

un élastique qui ne se tend jamais vraiment

 

la solitude comme un choix

les pleurs comme une libération

une tête qui tourne avec le frais rosé de trop

 

l'intranquillité enfin tue

les nouvelles cachettes de mes hétéronymes

comme des niches oubliées au fond des jardins mentaux en friche

monsieur tout-le-monde atteint

cette riche vacuité de la terre dans l'espace

roulant sa bosse à l'infini

 

j'ai presque noyé les rêves de cet été

une tête cognée dans un reste de pluie

le père mort qui vient me parler à l'oreille

les désirs sans vie qui retombent

 

et ce réveil en ce jour à l'océan

ce matin lent d'une naissance trop bien connue

ce poème aux mots inhabituellement sans relief

venu vanter la simplicité des jours bleus

avec ses comparaisons enfantines

 

et cette évidence de mes luttes ordinaires à venir

à peindre les parois du dedans

à résonner aux creux

sans réponse sans arrêt

 

je les attends

fermant calmement pour une fois cette parenthèse

plus sereinement dans l'idée improbable

de les contrôler un peu - ces luttes -

dans le domaine du façonnable