Nous sommes plusieurs à nous demander pourquoi nous tournons les pages de L'amie prodigieuse d'Elena Ferrante, sans comprendre ce qui nous pousse à poursuivre leur lecture tard dans la nuit et tôt au réveil... En effet, il est difficile de cerner ce que l'auteure apporte de neuf au roman, à l'art du récit, aux thèmes déjà développés dans d'autres ouvrages... Ce qui a de fort, c'est qu'elle parvient à combiner récit intime et récit de société, saga et intelligence analytique dans un seul et même mouvement souple, à travers deux personnages qui peuvent s'aimer, se détester, s'envier, s'ignorer, se perdre, se trouver, se retrouver...

    Les balances sont extrêmement habiles : juste avant que l'on puisse se dire que les sentiments sont un peu mièvres, une nouvelle progression du récit prend le relais, et malgré des ficelles parfois repérables, le plaisir de suivre l'aventure de ces personnages jumelles l'emporte systématiquement sur nos faibles réticences.

     Le sillon semble se former de lui-même, et nous sommes aimantés à le suivre, peut-être même est-ce notre énergie qui creuse ?

   Y réfléchissant, je pensais à ces équilibres trouvés avec maestria, entre narration, description, dialogues, présent, passé, intimité, universalité... Plusieurs articles évoquent cette "Ferrante mania", insistant souvent sur la féminité en jeu : thèmes, approches... Même si le public est essentiellement féminin, je ne crois pas que l'explication de cette symbiose se trouve là-dedans ; en effet, les lecteurs sont toujours en majorité des lectrices, question de sensibilité probablement... Pour moi, ce qui vibre en nous n'est pas à définir du côté du champ de la sexualité et du genre, mon exemple le démontrerait à lui seul, j'ai passé une grande partie de ma vie à lire, à voir des films, à écrire, les larmes montant toutes seules... Je n'en rajouterais pas avec l'idée que l'on ne connaît pas l'auteur(e) et qu'on puisse penser qu'il pourrait s'agir d'un homme... cela n'a pas d'intérêt fondamental (comme d'évoquer la femme vue par Almodovar, ou les hommes vus par Nicole Garcia... (en lisant le roman de Ferrante de 2002 : Les jours de mon abandon que j'ai trouvé moins équilibré et intéressant que sa saga actuelle, je m'étais fait la remarque de l'importance de la question féminine de l'auteure et du personnage, comme j'avais pu le faire en lisant Katarina Mazetti ou encore Auður Ava Olafsdottir récemment, mais elle passait bien après le talent des auteures : Les Années d'Annie Ernaux, Rosa candida d'Auður Ava Olafsdottir, qui font montre avant tout d'une grande capacité à trouver la forme la plus adaptée au contenu, plutôt que l'expression d'une spécificité féminine (je pourrais dire exactement la même chose des écrivains masculins... (mais cessons ces parenthèses à la Jaenada...))))

     Je pensais à Proust en lisant Ferrante, non pas qu'ils se ressemblaient, mais à cause de leurs différences : là où finalement l'intériorité des personnages proustiens prime sur ce qui leur arrive, chez Ferrante, les deux s'équilibrent. Pareillement, là où Musil nous mène avec sa sensibilité et son intelligence jusqu'à nous perdre dans une complexité redoutable, Ferrante elle, nous tient tendrement la main et nous aide à passer facilement chaque méandre, sans pour autant que son récit sombre dans une lourde facilité.

     Bon, pas très clair tout ça, je le reconnais Silvia, je n'ai pas été très efficace, je passe du coq à l'âne, je ne prouve rien... j'en dirais plus et mieux à la lecture attendue du quatrième tome...