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Sine linea
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13 juin 2011

Nouvelle : Elle dort encore

Elle dort encore

 

10 juin 2002

      Tendus, ce doit être le mot que je cherchais, nous arrivâmes tendus à la maternité. Très vite on nous dirigea vers la salle où cela devait se jouer. Toujours les mêmes vieux couloirs, blancs, plutôt jaunes, aux murs zébrés de fentes qui dans d'autres circonstances auraient pu me distraire, toujours disposé à leur trouver des histoires, des dessins, des parcours, animaliers ou bien humains. Ce soir-là, non, je ne déchiffrais pas les arabesques. Je me demandais juste comment cela se déroulerait. L'infirmière avait ouvert la porte coulissante et nous découvrions la petite salle, comme sortie d'un film des années 70, avec des instruments quasi obsolètes, non, je dirais plutôt, inspirée d'une ancienne boîte de playmobil sur l'hôpital. Nous posâmes nos affaires, vestes et sacs dans un coin, derrière la table de travail, là où pour notre premier enfant, Pierre, je m'étais posté, de crainte de voir tout ça de face. J'ignore encore ce qui m'effrayait le plus alors, le sang, la tête d'un bébé qui sort de son sexe... Je lui demandai si c'était la même salle que pour Pierre. Elle pensait que non. Nous étions très silencieux. Quand nous échangions quelques paroles, c'était toujours en chuchotant, comme si notre présence devait rester secrète, enfin, la raison de notre présence ici. L'infirmière en chef vint alors nous expliquer les procédures, très doucement elle aussi. Elle modulait sa voix, nous laissait toujours l'occasion de poser une question, qui ne venait pas. Nous appréciions sa sollicitude et son calme. Le même qu'il y avait trois jours, d'une de ses collègues.

 

7 juin 2002

      C'était vraiment spécial. Je n'osais plus lui toucher le ventre, tendu, dur, depuis quatre jours. Je conduisais lentement, j'aurais voulu me perdre, inventer de nouveaux parcours, sinueux, tortueux, infinis. Mais non, les feux finissaient toujours par passer au vert. Je tentais quelques caresses sur ses cuisses, des regards en coin du style amoureux mais navrés. Elle me renvoyait les mêmes. Nous nous serrions les mains, fortement. Je pensais à Pierre et à Luc, mon beau-fils, gardés par leur grand -mère maternelle. Arrivés à la maternité, tout se déroula très vite, l'accueil, la compassion, les protocoles. Nous étions déjà en tête à tête avec la chef obstétricienne. Elle nous expliquait point par point le déroulement, les lois, les us de tout un monde insoupçonnable. Le choix le plus incroyable que nous devions faire dans notre existence insensée nous fut posé. Il fallait que nous décidions s'il, enfin, si elle devait mourir avant ou après l'accouchement. Avant d'arriver à cette question, d'autres plus légères avaient servi d'anesthésiants. Voulions-nous la considérer comme ayant eu une existence ou juste comme une fausse couche, souhaitions-nous la faire enterrer ou passer par la crémation... Nous n'avions pas anticiper cet interrogatoire, nous pensions seulement au nom de la maladie qu'ils allaient nous révéler, et restions cois, chacun imaginant ses scènes, colombarium, cercueil... Mais de telles questions n'attendaient pas des réponses immédiates et définitives. Nous avions le temps d'y réfléchir. Elle était très douce, elle aussi, malgré l'horreur du sujet, professionnelle et humaine. Il fallait en revanche répondre maintenant à la question la plus dure. Après un petit temps nécessaire pour la digérer, nous avons réagi de la même façon. Nous souhaitions qu'elle soit piquée avant de sortir. Madame le médecin n'avait pas cherché à nous influencer, ce n'est qu'après notre réponse qu'elle se l'autorisa, nous expliquant que cela serait sûrement plus simple pour le personnel qui trouvait souvent plus délicat de donner la mort après l'accouchement qu'avant. Nous trouvions là une justification supplémentaire et imprévue à notre choix. Restait à déterminer la date et l'heure de cette intervention. Le lendemain, nous ne pouvions pas, j'ai oublié aujourd'hui pourquoi exactement. Peut-être ne voulais-je pas alors perdre un jour de travail, c'est possible, ou plutôt ne désirais-je pas en parler à mes supérieurs, je ne sais plus vraiment. Le surlendemain donc cela fut planifié, ainsi que la date de l'accouchement, le 10 juin.

 

9 juin 2002

      Le même schéma, la route que nous désirions longue, les gênes, les silences, en tout point identiques au trajet précédent. La différence peut-être, c'était qu'on savait précisément ce que nous allions faire à l'hôpital. C'était aussi que je m'étais forcé à lui caresser de nouveau le ventre pendant ces deux jours, à l'embrasser, à la sentir bouger, sauter même. De là à lui parler passionnément comme je l'avais fait pendant ses six premiers mois, non, je n'y étais pas parvenu. Et puis rire, chanter...

      C'est la seule fois qu'on nous a séparés, enfin non, l'amniocentèse aussi nous avait écartés. Je suis resté dans le couloir, en attendant que la piqûre lui soit administrée. Toujours cette mise à distance, le renvoi à l'évidence : ce n'est pas moi qui subis ça. C'est elle. A-t-elle mal ? Que pense-t-elle ? Rien ne pourrait m'aider à y répondre, ce n'est pas ma peau, mon ventre, ma douleur. Le temps passe toujours lui aussi, tout passe.

      Elle sortit suivie par l'infirmière qui me sourit très légèrement. Elle lui remit son manteau, je l'aidai à l'enfiler, comme si elle était impotente, et nous sortîmes. Sans un mot, pas tout de suite. Dans la voiture, nous retrouvâmes la parole. Difficilement. Non, ça ne lui avait pas fait mal, non elle ne savait pas quoi me dire. Je n'ai plus caressé son ventre. Juste la main, le dessus de sa main. Nous pensions à nos mots, petits, dégonflés, et bien sûr au lendemain, à la délivrance.

 

10 juin 2002

      On lui injecta un produit pour accélérer la venue de la petite. Nous avions décidé de rester ensemble, jusqu'au bout. On avait dû nous poser la question, je ne sais plus, nous n'en avions pas vraiment parlé avant, c'était juste une certitude, comme celle que nous ne sortirions qu'à deux de la maternité.

      Pendant le trajet, elle m'avait confié que le plus dur avait été quand elle avait brusquement cessé de remuer, après une forte crispation, juste après avoir été piquée. Elle était devenue un poids mort. Ce n'était qu'à partir de là qu'elle avait souhaité qu'elle sorte le plus vite possible. Avant, elle espérait peut-être secrètement que cela pouvait encore changer.

      Les deux infirmières disposaient le matériel sans affairement. Nous les étonnions à rester ensemble dans ce moment, mais elles comprenaient, elles semblaient tout pouvoir comprendre. Elles nous jetaient des œillades qui trahissaient quand même un peu leur inquiétude, allions-nous tenir, allais-je les empêcher de mener à bien l'opération ? Dans la majorité des cas, la femme était seule, sans compagnon, ou bien il traînait dans le couloir, ou au bar en face, ou au travail. Je prenais place à sa droite, lui serrant les doigts. Elle avait revêtu, comme pour Pierre et sûrement Luc, cette tunique blanche, ample et informe. Le produit était efficace. Les contractions venaient déjà. Contrairement aux accouchements classiques, les procédures étaient simplifiées, ce qui comptait c'était seulement l'expulsion. Tout était plus aisé, vu la taille du bébé à venir et l'absence de risque pour lui. Elles installèrent un paravent pour nous empêcher de la voir. Je n'y avais pas pensé, naturellement. Nous étions deux cette fois à ne pas vivre tout l'instant, je n'étais plus seul. Sûrement, cela me rassurait, au-delà de ma surprise. Je n'avais pas à trouver une posture quelconque quand elle sortirait, je resterais avec Liu, à ses côtés. Nous serions ensemble, comme pour l'écho-morphologie, tout aussi perdus.

 

4 juin 2002

      Je l'avais rejointe un peu en retard dans la salle d'attente. Je sortais du travail et je craignais qu'elle ait dû commencer l'échographie sans moi. Mais elle attendait toujours et me sourit en me voyant entrer. Nous échangeâmes un regard complice, pressés de voir comment elle avait poussé, nous souvenant encore très bien de notre émotion lors de l'échographie du sixième mois de Pierre. Nous ne lui avions pas encore trouvé un prénom, nous confrontions nos listes chaque semaine. Elle désirait connaître son sexe, contrairement à moi qui voulais renouveler l'expérience après Pierre. Nous nous provoquions à ce sujet quand ce fut son tour de passer. Mais ces questions-là n'ont plus eu cours après un quart d'heure d'examen. Au début, absolument confiant, je n'avais pas compris que quelque chose n'allait pas bien. La jeune docteur passait et repassait la sonde à plusieurs reprises, reprenait sans cesse des mesures, sans nous communiquer, comme nous nous y attendions, des nouvelles de sa croissance, de sa forme... Ce n'est que quand elle nous dit qu'il fallait passer sur un autre appareil plus performant que nous commençâmes à nous inquiéter. Elle nous expliqua qu'avant de donner un diagnostic sûr, il fallait vérifier, que le bébé avait peut-être des soucis. Elle nous fit sortir de la pièce et patienter dans le couloir, le temps que l'autre moniteur soit libre et que la supérieure du secteur puisse réaliser l'échographie elle-même. Après trois quarts d'heure environ, elle nous convia à la suivre et cela reprit. Très vite, les images en couleurs vinrent assurer l'évaluation. Ce n'était pas un souci, mais plusieurs, et lourds. Elle nous les lista, certaine de leur effectivité. Dans le désordre, bec de lièvre, une des deux orbites irrégulière et enfoncée, malformation cardiaque, six doigts aux mains et aux pieds, tous ces signes trahissant très probablement un problème neurologique et une lourde trisomie. Incapables de déchiffrer les belles images du poste, nous ne pouvions pas ne pas entendre leur description. Nous n'avions tout bonnement pas imaginé, ni elle ni moi, que quelque chose aurait pu mal tourner. Ni tout ce qui suivrait, bien sûr. Dès le lendemain, nous revînmes pour l'amniocentèse.

 

5 juin 2002

      Nous avancions doucement dans ce long corridor, à la recherche de l'accueil. Nous nous tenions par la main, silencieux. Elle entra et j'attendis dehors. J'imaginais tant bien que mal la nature de l'examen, la taille de l'aiguille, les détails impensables de l'endroit à piquer... Ce n'est pas penser, ni imaginer, juste coincer sur des fantasmes, répéter des boucles de mots rentrés, encore et encore. Une demi-heure sans doute, pas plus. Il ne nous restait plus qu'à revenir chez nous, après avoir récupéré les garçons à l'école. Les résultats étaient prévus pour le surlendemain.

 

7 juin 2002

      L'entretien avait duré au moins une heure. Le sexe de notre enfant nous avait été révélé : elle ne serait pas notre fille. La maladie annoncée, la trisomie 13, nous avait clairement été expliquée, sans termes trop techniques. L'espérance de vie, le type de vie, l'absence de tout développement... Très vite, nous prîmes la décision d'interrompre la grossesse. Ce n'était même pas un choix à proprement parler, pratiquement une évidence. Et puis les modalités administratives prirent le relais, jusqu'à ladite question improbable du moment de sa mort...

 

10 juin 2002

      L'idée du travail était plus difficile que le travail lui-même. Je n'avais d'autre comparaison que la naissance de Pierre. Cela ne collait pas. La mort m'était trop étrangère. Je ne pouvais y associer que mes grands-parents, mon grand-père dans son cercueil, reposant, serein, dans cet amphithéâtre, quelques dix ans plus tôt. Un camarade de classe également, décédée à treize ans, abandonnant la vie de peur de quitter notre collège pour un centre médical, à cause de sa santé défaillante. Mais je n'avais pas vu son corps, bien entendu. Mon ami Marc sinon, tué par son père d'une balle dans la tête, à quatorze ans, demeuré dans le coma trois ou quatre jours. Là non plus, je ne l'avais pas vu, juste lu dans le journal. Mais ces comparaisons ne viennent que maintenant. Sur l'instant, c'était le vide.

      Nous ne pleurions pas encore. L'accouchement se faisait calmement. Puis elle sortit, sans bruit, sans commentaires non plus des deux infirmières, qui accueillirent notre dépouille derrière le paravent et l'enveloppèrent d'un lange. L'une d'elles la prit et quitta la pièce avec elle, sans que nous puissions l'entrevoir. L'autre parla calmement à Liu, lui vantant notre courage et la force de notre union.Les larmes partirent pour de bon. Nous avions pleuré pour Pierre dans une pièce voisine, trois ans auparavant.

 

  • Vous voulez la voir, c'est possible...

  • Oui.

  • Je vais la chercher.

 

      La décrire ne servirait à rien. Elle est légère. Je peux dire aujourd'hui qu'elle était belle. Elle dormait. Comme un ange. Elle est belle. Un oiseau. Elle dort encore.

 

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