riche entretien de décembre
ENTRETIEN ENTRE STÉPHANE BERNARD et moi
DU 5 AU 8 DÉCEMBRE 2020
H.G.
Bonjour, Stéphane, merci de bien vouloir te prêter au jeu de l’entrevue à distance! Je voulais te demander pour démarrer notre entretien s’il y avait eu d'autres publications de recueils, antérieures à la nôtre, en-dehors des revues?
S.B.
Non. Enfin nous pouvons peut-être compter un opuscule édité par Walter Ruhlmann en 2014. Une dizaine de mes poèmes (tous présents dans le «Combattant», sauf un) et une de ces choses que j’appelle essai-confession parmi lesquels j'avais mêlé quelques autres textes d'autres auteurs (c'était le but du jeu). Fabrice Farre, Julien Boutonnier, Murièle et Jean-Marc Undriener étaient ainsi de la partie.
H.G.
A quelle date as-tu réuni ces textes? A quelle fin ? Etait-ce pour les éditions Tarmac? Pour toi d'abord ? Comment as-tu classé les textes, ordre et sections?
S.B.
J'ai fini de les réunir je dirais au printemps 2018. Mais j'avais déjà fait une tentative un an ou deux avant et je n'avais pas alors trouvé la bonne façon de le faire. Pour quelle fin ? Eh bien Christine Saint-Geours ou Dominique Boudou pourraient te le dire s'ils n'avaient pas renoncé à déchiffrer lalettre que je leur avais envoyée avec les deux exemplaires de ce premier «Combattant». Je devrais préciser qu'ils n'ont pas pu lire cette lettre parce que j'écris trop mal. En gros je leur disais que je voulais finaliser jusqu'au bout toutes les étapes d'un livre pour voir à la fin si ça valait le coup de tenter de le faire publier. Jean-Claude Goiri, pour Tarmac, c’était aussi cette année-là,mais pour un autre livre, très différent, et c'est Dominique qui m'a orienté assez vite vers lui. L'idée des sections m'est venue je crois quand j'ai commencé à comprendre que je n'arriverais à rien autrement. Je savais dès le départ que depuis toujours mon souci premier est d'écrire de plusieurs façons et avec des points de vue très différents. Parfois un peu objectiviste, parfois plus classique. J'ai toujours aimé me confronter à diverses écritures jusqu'à trouver le bon moyen de dire la chose qui me venait, ou que je sentais qui allait venir.
H.G.
J'ai eu comme l'impression d'une «somme» quand j'ai lu l'ensemble des textes?
S.B.
Oui, c'en est une. Un peu le bilan de quinze années. Une anthologie personnelle. Mais ça raconte aussi une histoire très complète, même si un peu secrète par l'approche que j'en ai faite. Ces poèmes sont des jalons. Ce livre c'est un peu la gazette de mon intimité. Et qui rapporte les petites luttes avec un quotidien qui s'acoquine souvent à des souvenirs ou des questionnements qui le rongent.
H.G.
As-tu poursuivi l'écriture depuis ce recueil? Dans quel sens si oui? Pourquoi non sinon?
S.B.Oui, j'ai beaucoup écrit depuis ce livre, mais très peu de poèmes. Presque exclusivement ces «notes» que je range dans ma «Salle d'attente», et qui sont plutôt philosophiques, mais non dépourvues pour certaines de poésie. Cependant dernièrement je me suis mis à me ré-intéresser à l'écriture de poèmes. Et j'ai même commencé à réunir un nouveau recueil. Encore qu'une ébauche. Il contiendra des poèmes et ces autres textes que j'appelle «essais-confessions»: extraits de mails par exemple, ou des textes un peu inclassables où je me surprends moi-même à dire des choses pas trop bêtes.
H.G.
Pourquoi nous avoir demandé d'opérer une sélection dans tes textes au moment de la fabrication du recueil ? Le temps avait-il érodé tes choix, ta considération de tes textes?
S.B.
En fait je pense que vous aurez remarqué que je gardais quand même une certaine détermination. Il y a des textes auxquels je tenais et dont je ne me serais pas détaché. Mais j'avais besoin d'un autre point d'appui que moi-même. Je ne sais plus si c'est Henri Miller qui disait ça, qu'il y a un temps où on lit pour tenter d'apprendre des choses, pour accumuler des connaissances, et un temps où nos lectures ne servent plus qu'à confirmer ce que l'on a fini par comprendre nous-même. Je crois que j'ai fait appel à vous pour confirmer les faiblesses ou l'incongruité au sein du recueil de certains textes. Ou au contraire pour renforcer l'idée que je me faisais de la présence nécessaire de quelques-uns. Mais il est vrai aussi qu'avec le temps l'idée qu'on se fait au début évolue. La marée du prime enthousiasme reflue et si les pièces stables apparaissent alors entièrement, celles qui jurent avec l'ensemble se dévoilent aussi. L'avantage dans ce recueil c'est que la plupart des poèmes sont assez âgés et qu'ils se sont imposés à moi au fil des années comme des choses qui ne m'appartiennent presque plus. Et puis j'avoue que je suis un peu fétichiste avec une poignée d'entre eux.
H.G.
Pourquoi avoir voulu conserver certains textes?
S.B.
Je crois que j'ai en partie répondu à ça avec ma phrase précédente. Évidemment il y a aussi des poèmes qui ne pouvaient pas ne pas s'y trouver. Parce que ceux-là éclairent les autres, sont parfois la clé qu'il manque à des passagesqui semblent sibyllins. Il n'y a pourtant pas grand-chose de sibyllin dans ce livre. Je suis certes coupable de jouer un peu. J'avoue ça aussi. J'aime la poésie dite directe autant que celle qui demande une enquête plus poussée, une plus grande insistanceà la percer. C'est d'ailleurs ce qui me comble avec George Oppen. Il possède les deux manières (entre autres). J'ai immédiatement adhéré à sa poésie, celle des années soixante surtout. Avant et après c'est plus hermétique. Oppen est une preuve que l'on peut être complexe et rester simple. Bien sûr il faut le pouvoir. Lui en tout cas a réussi.
H.G.
Que t'apporte l'idée de la sortie de ce livre ? Qu'en attends-tu?
S.B.
D'abord c'est un peu un soulagement. Je n'aurai plus à me tracasser de ces poèmes. Ils sont dans la nature maintenant. Qui voudra les lire les lira. Je n'écris pas pour un lecteur, mais je ne vais pas cacher que c'est plaisant d'être lu et surtout apprécié. Bien qu'un retour négatif, à la condition qu'il soit sensé et constructif plutôt que destructeur, ne me déplaît pas non plus. Bon, sur le coup ça agace, c'est vrai, mais quand c'est juste ça aide bien. Je ne sais pas vraiment ce que j'attends de ce livre désormais à la portée du public. J'ai une image qui paraîtra peut-être un peu violente mais je vois toujours publier comme mettre dans une poubelle un travail qui nous aura pris pas mal d'heures et qui nous aura un peu pourri la vie à force de questionnement. Parce que même fétichiste avec ses propres poèmes on en voit tellement les défauts que ça fait du bien de les donner, de s'en débarrasser. Savoir que d'autres les accueilleront bien efface un peu les scrupules. Cette image de la poubelle, c'est marrant parce dernièrement j'ai revu le «Van Gogh» de Pialat, et à un moment Dutronc dit à son frère: «Vendre, c'est jeter avec de l'argent en plus.» Ce rapport qu'on a avec ces petites choses que l'on crée, c'est tout simplement l'amour vache. Je rajouterais bien une citation que j'aime bien à propos de l'achèvement d'un livre... du coup de sa mise en publication... pour en terminer avec la dernière question. Parce qu'elle disait qu'elle peinait à mettre le point final à un de ses livres, un de ses amis répondit à Flannery O'Connor ces quelques mots : «On ne termine pas un livre, on finit par l'envoyer au diable.» Bon, ben vous aurez été mes gentils diables. A vous mille diaboliques mercis !
H.G.
Pourquoi ce titre «Combattant varié» (rappelons-le, c'est le nom d'un «drôle d'oiseau»)?
S.B.
Je vais tricher un peu en reprenant ici les explications données à Dominique Boudou qui s'interrogeait aussi sur ce drôle de titre : « Combattant varié » est le nom d'un oiseau. J'ai appris ça il y a trois ans en visitant avec ma petite famille le muséum d'histoire naturelle de Nantes. Nous étions allés là-bas pour préparer la grave opération (je te rassure tout est réglé maintenant) que devait subir ma compagne. Il est fort symboliquement à mes yeux. Et puis j'ai pensé que ça collait assez bien avec la diversité stylistique des textes comme avec la variété des sujets ou du moins de ma posture. Je rajouterai simplement à ce que j'en disais à Dominique ceci : en choisissant ce titre, je n'avais même pas encore noté cette présence imposante de tout un catalogue ornithologique dans ce recueil: grèbe,héron, mouette, canard, moineaux... C'est une sorte de passion ou fascination très involontaire. Je n'aime pas particulièrement les oiseaux, mais j'aime les observer, je trouve qu'ils disent beaucoup de choses et leur comportement quoique très «varié» est toujours relativement simple et sans détour: ce qui en fait un excellent aliment pour le poème, j'imagine.
H.G.
Tu émailles ton recueil de nombreux renvois, citations. Que représentent pour toi ces auteurs? Pourquoi ne pas titrer les sections autrement que par ces extraits?
S.B.
Il y a évidemment un goût du jeu. Du jeu de piste. Mais aussi j'aime évoquer mes influences ou orienter qui me lira vers ces auteurs. J'ai toujours pensé qu'on apprenait presque davantage d'un auteur en en découvrant les influences et les textes qui l'ont marqué qu'en écoutant ce qu'il dit de lui-même. Ces citations directes ou indirectes sont donc aussi une manière de confession, peut-être plus pudique. Sans compter que je trouve parfois, quand une chose que l'on pense à l'identique, a été déjà et mieux dite par un autre, qu'il est inutile de chercher à la dire soi-même. Autant la reprendre. Ça peut être un hommage également. Bien que cet hommage soit parfois simplement la forme du poème que j'emploie. Quant aux sections: je ne voyais pas quels titres utiliser qui n'auraient pas été réducteurs. Tandis que ces citations, au lieu d'enfermer ces sections dans une catégorie qu'aurait davantage défini un titre de mon cru, elles se contentaient de laisser planer l'ombre d'un sens ou d'un thème sans jamais le définir.
H.G.
Tu ouvres le livre par ce poème «Glacis» que je trouve lumineux. Ton rapport au réel, ta voix comme seule prise en charge du réel, quand ton corps seul ne peut l'opérer, l'espoir d'être entendu, et cette polysémie plurielle et forte du mot et du titre «Glacis», protection et partage pourtant, le poète retranché et en pâture pourtant. C'est condenser ici la figure du poète pour moi. (Excuse-moi ces paraphrases.) Je pense à Francis Ponge, à la manière qu'il a également eu de tourner autour de l'objet à définir, «La Bougie», par exemple: «La nuit parfois ravive une plante singulière dont la lueur décompose les chambres meublées en massifs d'ombre. Sa feuille d'or tient impassible au creux d'une colonnette d'albâtre par un pédoncule très noir. Les papillons miteux l'assaillent de préférence à la lune trop haute, qui vaporise les bois. Mais brûlés aussitôt ou vannés dans la bagarre, tousfrémissent aux bords d'une frénésie voisine de la stupeur. Cependant la bougie, par le vacillement des clartés sur le livre au brusque dégagement des fumées originales encourage le lecteur, —puis s'incline sur son assiette et se noie dans son aliment.» L'as-tu lu, apprécié ?
S.B.
Il me paraissait intéressant d'ouvrir ce recueil avec ce poème. Parce qu'il est possible qu'une grande partie de tous ces poèmes qui le suivent est une tentative de répondre à cette question qu'il pose. Une tentative de résoudre ce paradoxe. Écrivant je tente de me donner à l'autrealors que je ne réussis pas à m'atteindre moi-même. Pour y arriver j'essaie de peindre ce qui m'entoure. Je me dis que si tout est bien peint autour de moi, ce qui ne sera pas peint sera moi. Mais bon, c'est toujours un fantasme, on n'y arrive jamais à bien peindre tout autour non plus. Bien que je sois un adepte de la polysémie—toutes les fois où ce petit jeu ne fait pas baver le poème vers quelque chose que l'on n'a absolument pas envie de dire, où l'on ne s'écarte pas d'un objet vraiment honnête—j'avoue que je n'avais pas penser à toutes ces définitions du glacis. La première qui m'est venue est celle qui se rapporte à la peinture. Mais je ne pouvais pas trouver plus juste. Il m'arrive aussi de voir mon geste (et pas qu'artistique, mon geste en général et pour tout) emprisonné dans une membrane invisible, extensible mais qui a une limite à son extension. La matière de cette membrane semble être composée de ma timidité, de ma morale, de mon dégoût pour ce métier d'exister, de mes rancœurs, regrets, de ma culpabilité, etc. Mais il suffit de donner un peu de souplesse à ce glacis pour qu'il se substitue à cette idée de membrane... Oui, ce poème de Ponge est très beau. Et non, je n'ai lu de Ponge que quelques textes. Presque toujours très beaux ou au moins bien vus. Un sens de l'observation aigu au service d'un parallélisme toujours pertinent et tout ça avec un style net et attirant. Mais étrangement je n'ai jamais accroché. Mais cette façon qu'il a de tourner autour de sa bougie, oui, ça rejoint un peu ce sentiment que j'ai et qui se traduit par une certaine approche.
H.G.
Je pense également à Alain Souchon, à sa chanson «Chanter c'est lancer des balles», je cite: «Chanter c'est lancer des balles
Derrière une vitre
Pour pas qu'une petite nous quitte
Ou pour que la vie passe plus vite
Seul contre un mur
Sur une scène contre nature
Ou en se cachant la figure»
Chanter, écrire, dire, retenir les disparu(e)s, s'exposer, tout en se cachant, ça te parle?
S.B.
Je n'écoute pas Souchon mais j'ai beaucoup d'estime pour ce que j'ai pu voir ou entendre de la personne qu'il donne à voir ou à entendre. J'aime sa tendre autodérision et cette sorte de souplesse qu'il a dans l'exercice du spleen contemporain. S'exposer tout en se cachant, oui, ça me parle, évidemment. Paradoxe déjà évoqué précédemment. On veut laisser quelque chose derrière soi, une clé, mais qu'on ne soit plus là quand on la trouve : comme une invitation à nous rejoindre mais qu'on n'aurait pas eu besoin de directement formuler. Retenir les disparus: oui, c'est encore un usage du poème. Et parfois les retenir dans leur plus simple appareil, avec pudeur et légèreté; parfois les passer au crible du temps et de notre propre expérience, les «toiletter», les désarmer. Tous ne sont pas «disparus» pareillement.
H.G.
Je suis tenté d'évoquer chacun de tes poèmes, mais ce ne serait plus une entrevue mais une étude, peut-être la ferons-nous plus tard. Tu disais au début de notre échange pouvoir écrire de plusieurs façons, comment cela te vient-il?
S.B.
Ah je ne sais plus si j'ai dit «pouvoir», ce serait un bien grand mot, assez prétentieux. Je ne me trouve pourtant pas particulièrement modeste. J'essaie simplement de porter un regard juste sur moi-même sans excès dans un sens ou un autre. Ce qui est encore une chimère. Je ne sais pas si j'écris bien dans toutes ces façons, mais c'est un constat: j'écris de plusieurs façons, oui. J'imagine qu'on peut trouver un début d'explication dans l'instabilité de mon humeur et surtout de mon caractère. Je n'ai également jamais eu une vie stable, une famille stable, une scolarité stable, une manière d'habiter stable... Tout cela a peut-être fini par jeter une ombre sur ma façon d'écrire. Et puis je crois que j'aime tellement de types d'écriture différents, voire «opposés», que je trouve toujours une de ces écritures pour m'influencer. Je crois aussi que le thème ou le point de vue abordé me guide vers l'une ou l'autre de ces façons. Et puis les hommages comme je disais précédemment: raconter une chose qui nous arrive, une scène qui se passe sous nos yeux et qui nous semble à la fois belle dans sa nudité et pleine de sens quand on la fixe davantage, et remarquer que ça pourrait être une chose racontée par W. C. Williams. Alors on essaie de jouer sur les trois tableaux: la description pure, le sens caché, la musique d'une forme. Ces différentes manières me viennent peut-être aussi de ce que j'ai toujours été un esprit aussi littéraire que mathématique. On retrouve d'ailleurs souvent cette rigueur mathématique dans ce que j'écris. C'est un gros défaut sans doute. Mais pas toujours.
H.G.
La question de l'unité du recueil trouve-t-elle là ses limites? Chaque section correspond-elle à une modalité d'écriture, à quoi sinon?
S.B.
Mon idéal quant à la forme d'un recueil se trouve dans les trois livres que G. Oppen a publié dans les années soixante. Il est évident qu'on crée sa propre philosophie en fonction non pas d'un idéal pour tout le genre humain, mais en fonction de ses propres capacités et de sa personnalité. Bien sûr que cet obstacle d'une écriture protéiforme m'a empêché de composer un livre fait du même type de textes. Mais je n'aime jamais tous les poèmes d'un auteur. D'ailleurs je ne lis presque jamais un recueil de poèmes d'un bout à l'autre. Par exemple Rimbaud ou Yeats, qui sont tout en haut de la pyramide chez moi, j'ai beau connaître par cœur le gros de leur œuvre, il y a encore des textes que je n'ai jamais lus et que je ne lirai jamais, parce que les premiers vers m'ont toujours déplu ou ennuyé. Je n'ai jamais pu finir «Le Bateau ivre». C'est beau, mais ça m'emmerde. Chez Yeats tous ses poèmes ésotériques m'emmerdent. Le Yeats que j'aime c'est celui qui parle de sa vie, de ses amours ratés, de sa fille qui l'inquiète... Il m'a paru assez vite évident que je suis incapable d'opter pour une suite régulière ou une même thématique. Je crois que j'ai aussi une grande aptitude à la lassitude abrupte. Là encore, peut-être une explication. Et puis j 'aime explorer. Trouver l'outiladapté à l'objet. J'ai tout de même un recueil en repos actuellement et achevé quant à la matière, entièrement composé du même type de textes. 120 poèmes en prose à la Reznikoff (hommage, encore, et manière de disparaître un peu aussi). Encore une fois c'était la forme nécessaire. Parce que cette fois c'est presque un roman, et l'écriture a été assez spontanée, l'ayant déjà beaucoup «marinée» en moi durant vingt ans. Pour en revenir au contenu du «Combattant»... Écrit sur quinze années, j'ai changé forcément au fil du temps. Mon point de vue a changé. J'ai découvert aussi beaucoup d'auteurs importants pour moi. Sans faire de jeu de mots, ce «Combattant», c'est l'histoire d'un parcours, aussi bien dans la vie que dans l'écriture. C'est un livre d'or d'abord de moi-même à moi-même. J'aime bien le voir comme une anthologie personnelle raisonnée. Articulée et pensée pour que des ponts se forment entre les textes et les sections... Non, les sections ne correspondent à aucun mode en particulier. Pourtant c'est l'impression que ça donne, d'où cette question. Ces trois sections correspondent à ma position: d'abord plutôt introspectif, tourné sur soi, un peu prisonnier de la cogitation; ensuite il y a une ouverture (mais c'est toujours de la pensée, comment pourrait-il en être autrement puisque ça reste écrire), une ouverture, oui, vers l'autre, et une entrée dans un quotidien où la pensée est plus neuve, plus fraîche, plus nerveuse; et puis c'est l’abstraction à travers une succession de scènes, de médaillons, où j'utilise la nature, faune et flore, pour décrire des sentiments moins tranchés. Dans cette dernière section il y a des autoportraits. «Ferdinandea» par exemple est un autoportrait selon mon caractère, «Nénuphar» en est un autre selon mon histoirefamiliale. Ces sections n'ont donc pas fonction de catégoriser un type d'écriture, mais cela se produit tout de même, le sujet, l'objet désignant comme je le disais l'outil. Je finirai ce nouveau lot de questions en précisant un truc qui me semble important : quand j'écrivais ces poèmes durant ces années, je n'avais jamais en tête l'idée vraiment concrète d'un recueil où les réunir. Il était juste nécessaire, pour la plupart en tout cas, que je les écrive. Ils ont tous eu fonction à un moment ou à un autrede talisman, de grigri... Eh oui, quand je te disais que j'étais fétichiste... Les écrire m'a soutenu. Ils étaient un point de fixation, mes dames de nage.
H.G.
C'est quoi des «dames de nage»?
S.B.
Le crochet pivotant sur une barque, où on emboîte la rame.
H.G.
Je me demandais, au-delà de ton rapport à la littérature, celui que tu entretiens ou as entretenu à la philosophie, parce que tes poèmes m'évoquent la réflexion philosophique. Aurais-tu un axe philosophique, un philosophe qui t'a guidé?
S.B.
Oui, je dois en avoir un. Mais franchement je n'ai vraiment pas ce genre de chose en tête quand j'écris un poème. Et puis dans la philosophie pure ou classique, systémique, il n'y a guère que Schopenhauer qui m'intéresse, mais parce qu'enplus de me sentir très proche de son interprétation du monde il a aussi un style, de l'humour, et un esprit plutôt porté sur la poésie. D'ailleurs il s'appuie souvent sur des citations de poètes. Dans ce domaine philosophique mes goûts sont davantage tournés vers les moralistes: Lichtenberg, Chamfort, La Rochefoucauld, Nicolás Gómez Dávila, Cioran, et puis Nietzsche qui pour moi est avant tout un poète. Son «Gai Savoir» a été un livre déclencheur. Comme dit Borges en présentation de Porchia, je pense que la poésie et la philosophie n'auraient jamais dû être séparées. Après tout on les trouve réunies dans Lucrèce, Platon, Héraclite... Il y a aussi deux écrivains très très importants pour moi et que je vois comme les deux côtés de la même médaille: Georges Bataille et Simone Weil. Et là encore, en plus de grands penseurs, nous avons affaire à une écriture puissante, très poétique. J'aime également la pensée de Burroughs. Je ne lis plus le romancier, mais j'aime l'entendre exposer ses théories un peu étranges de prime abord, mais souvent très brillantes.
H.G.
Et à côté de tes développements que j'appellerais philosophiques, peut-être à tort, on peut lire des poèmes que je dirais plus «anecdotiques», avec des adresses à une personne («Solitaires»). Et d'autres, plus «familiaux», «intimistes». Et même, d'autres que je dirais «naturalistes», où tu croises tes sentiments à ceux des oiseaux par exemple. Maintenant que je sais que les poèmes ont été rédigés sur quinze ans, je comprends mieux cette propension aux approches si différentes. As-tu toujours été aussi curieux, ouvert à toutes ces cultures, sans hiérarchiser?
S.B.
Possible. J'ai pendant longtemps voulu être anthropologue ou archéologue. J'ai d'ailleurs fait des études d'archéologie, qui me plaisaient mais avortées en troisième année pour des raisons diverses. J'aime toutes les époques. Toutes les cultures ont des particularités intéressantes. S'y intéresser rajoute une facette à sa vision. Même si je pense que tous les êtres fonctionnent au fond de la même manière. Si l'on va assez loin en chacun c'est le même cœur que l'on trouve. Nous sommes tous un peu paumés dans cet univers. Mais il y a des façons de questionner ou de contempler, observer qui me plaisent bien dans d'autres cultures. Les poètes chinois des Tang-—«Solitaires» est sous grosse influence chinoise—me sidèrent par leur simplicité frappante. Je ne sais toujours pas comment ils arrivent à ça. Bien que ce ne soit évidemment que des traductions qui m'aient touché. Les haijins également. Une poésie également très naturelle, mais plus dépouillée, probablement la plus dépouillée. J'aime aussi les anecdotes historiques. Je trouve que Carver a écrit de forts poèmes historiques à base d'anecdotes. Ce n’est pas si courant. Cavafis en a fait la moitié de son œuvre. Et l'on sent qu'il se confie par le biais de cette Histoire sous un angle anecdotique. J'ai aussi une grande fascination pour la culture judaïque. Ce questionnement talmudique est ensorcelant et me semble être un moyen de formerun esprit à penser de la plus belle des manières. Pas étonnant qu'autant de grands artistes, savants, penseurs, poètes soient passés par cette école talmudique. Et puis les Américains du XXème siècle: Carver, Jim Harrison, qui font partie des rares écrivains à avoir su maîtriser la fiction et la poésie; Oppen, Reznikoff, W. C. Williams, William Bronk. Les Américains, il y aurait beaucoup à dire. Tellement de voix différentes et qui portent. Et n'oublions pas les Russes: Dostoïevski, Tchekhov... Je m'intéresse aussi à pas mal de choses qui n'ont rien à voir avec la poésie ou la philosophie. Je trouve à m'alimenter devant du foot, une série à la con, les faits divers... Il y a toujours quelque chose à tirer de ce monde malade, de cette farce dramatique qu'est l'existence. Et heureusement, sinon je suffoquerais.
H.G.
J’aimerais revenir sur deux poèmes qui me touchent et m’interrogent. «Laisse», dont j'aime beaucoup le déroulé, la narration intérieure et paysagère, je me demandais comment c'était monté, venu? Pareillement avec «Les étranges fruits», qui m'intrigue bien plus, difficile d'accès, ramenant et s'éloignant de la célèbre chanson.
S.B.
Oui oui, je peux parler de ces deux poèmes. C'est d'ailleurs deux bons exemples: un qui a demandé du temps et un peu de travail et l'autre qui est venu d'un jet. Le plus ancien deces deux poèmes d'abord, «Les étranges fruits». Ce titre, tu as mis le doigt dessus, est évidemment un hommage à Billie Holiday, à ce terrible poème. Poème terrible parce que comme le «Todesfuge» de Celan, son auteur l'a tiré d'une matière dont on aurait préféré qu'elle n'existe pas. Poème dont on voudrait que n'en soit jamais venue la nécessité. J'étais dans une mauvaise passe quand j'ai écrit ce poème. Je me trouvais dans le loft d'artiste d'un ami (je précise parce que c'est le lieu que je décris au début du poème) qui s'absentant me l'avait laissé pour quelques semaines afin que je fasse le point. Je m'étais isolé des trois personnes avec qui je vivais. Je ne faisaisque lire ou boire en écoutant de la musique. Mais un après-midi je me suis dit qu'il fallait que je tente d'écrire quelque chose. Que je ramène au moins ça si ma situation mentale ne s'améliorait pas tellement. Alors j'ai fait une chose que je ne fais passouvent. Je me suis mis en position d'écrire un poème dont aucune prémisse ne m'était venue. Je me suis assis sur un tabouret, j'ai posé une feuille sur la table à dessin de mon ami et j'ai levé la tête. J'ai observé. Au bout d'un quart d'heure j'ai parlédu vent. Et tout est venu d'une traite, jusqu'aux fruits pendus à la fin. J'ai relu. Et puis j'ai rajouté au début la présentation du lieu, changé un mot ou deux et c'était bouclé. Je l'ai relu, l'ai trouvé beau. Je l'ai mis au propre. Et j'ai bu toute lasoirée en le relisant quelques fois. J'étais vraiment heureux. Et puis au bout d'un moment j'ai compris pourquoi il me touchait autant. Ces fruits à la fin, c'était mes filles, et l'état irrésolu dans lequel je me trouvais, cette torpeur émotionnelle, c'était leur décembre. Cet hiver dans quoi je les laissais. Cette interprétation était probablement une crise d'apophénie. Apophénie. J'ai appris ce mot hier soir en regardant une série. C'est incroyable, non ? Il n'y a pas de hasard, ça doit bien avoir une signification... Voilà pour le premier poème. Pour le poème «Laisse», ça a été beaucoup plus compliqué. J'aime beaucoup marcher le long de la côte. Ce jour-là, devant ce buisson, une fois de plus cette odeur violente du printemps m'a agressé. Et c'est la première fois que m'est venue cette image. Celle que je portais aussi en tant qu'homme ce printemps-là en moi. C'est avec cette pensée assez déstabilisante que j'ai descendu le haut escalier qui conduisait à une petite plage. Je me suis approché d'une petitesource dont j'aime la compagnie. Elle s'écoule imperceptiblement du sommet de la falaise et est abritée par un arbre dont je n'ai jamais su dire le nom. Et c'est là que j'ai vu le lézard parmi des herbes et à hauteur d'homme. J'ai donc un peu triché dans le poème pour une question de concision. Et pour chercher un effet à travers cette concision, chose que je tente souvent de faire. La source était dans la première version, mais n'apportait rien au poème. Fixant ce lézard j'ai ressenti une drôle d'impression. Une sorte de fébrilité. Je ne pourrais pas dire aujourd'hui exactement ce que c'était. L'impression qu'une chose était en train de se passer en moi, et sans que j'y prenne part. Sans comprendre pourquoi ni comment. Et je ne pouvais pas non plus dire si c'était à cause de ce lézard qui me dévisageait, de cette mer étrangement langoureuse un peu plus loin ou de cette pensée d'un printemps en moi. Le mélange de ces trois éléments, par je ne sais quelle loi physique, a peut-être généré une certaine atmosphère autour de moi, et dans laquelle j'ai fait naître ce drôle d'état inconnu de moi avant. Je suis resté là quelques minutes,immobile. Puis je suis parti. Quand je suis remonté au sentier par un second escalier, je suis tombé sur ces lambeaux de toile de paillage. Cette dernière image de la mue m'est venue immédiatement. Et tout le long du chemin qui me reconduisait chez moi j'ai remonté de cette dernière image—incroyable, qui s'était présentée à moi de façon si abrupte—jusqu'à la première, jusqu'à ce printemps violent. J'ai su qu'il fallait que j'en fasse un poème. Je pensais alors pouvoir percer l'énigme de cet état, de cette sensation déroutante. Aujourd'hui je sais que c'est impossible. Après beaucoup de réductions et m'être donné bien du mal j'ai fini par «fixer ce vertige». Le début et la fin sont assez réussis je trouve. Surtout le début, tout ce truc sur le printemps, je crois qu'il fallait que ça sorte un jour. Mais j'ai encore le sentiment d'avoir un peu raté ma traduction de cette drôle d'impression au centre du texte. Comme dans le poème «L'orage», où je suis un peu déçu d'avoir aussi peu réussi la scène de l'impact sur mon corps de la foudre qui s'abattant secoue le sol où je marche. Enfin je crois, après tout je ne suis pas dans la tête dulecteur. Enfin si, un peu, mais on n'y fait jamais entrer que ses vêtements ou sa peau. Très peu le corps. Les meilleurs des poètes, eux seuls arrivent à entrer avec tout leur corps dans une tête de lecteur.
H.G.
Quand tu dis ça, je pense à Pessoa, c’est étrange, il a dû entrer entier en moi, comme Rimbaud d’ailleurs. Yeats, je ne l’ai feuilleté qu’en anglais, trop compliqué pour moi encore, il me faudrait une bonne traduction face au texte d’origine, et prendre le temps, vraiment.
S.B.
Pour Rimbaud je comprends, c'est pareil pour moi. Au point que je me suis dit dernièrement que j'ai construit ma vie en partie sur ce qu'il dit dans quelques passages d'« Une Saison en Enfer »; ce petit livre a presque été un catéchisme pour moi. Ma pensée et la sienne ont dû fusionner à un moment ou à un autre.
H.G.
Merci Stéphane vraiment pour cet exercice périlleux, solitaire de l’entrevue par mail! J’ai beaucoup apprécié tes développements et je pense que cet entretien peut participer à ce que tes lecteurs et lectrices entrent à leur tour dans tes textes, ou toi en eux, dans leur tête, pareillement. A très vite, déjà au rendez-vous sonore de tes enregistrements de poésie à venir!
S.B.
C’est aussi ce qui m'intéressait, donner quelques clés peut-être. Je sais que c'est une chose que j'apprécie: découvrir dans un entretien d'auteur la genèse de certains de ses textes. Des textes qu'on apprécie déjà et qui gagneront encore ; ou des textes qui ne nous avaient pas tellement accroché et vers lesquels nous retournons, davantage charmé, ou au moins prêt à y goûter à nouveau. Et puis je sais que certains de mes poèmes ne sont pas toujours faciles d'accès, même si souvent j'essaie de me persuader du contraire. Alors grand merci à toi, Hervé, ces questions, qui me faisaient un peu peur au début, c'était pas mal finalement. J’ai peut-être même éclairé quelques zones.