Après un premier entretien en 2011 avec le dessinateur Eric Henninot, ce dernier a accepté toujours aussi gentiment de répondre à nouveau à mes questions indiscrètes à l'occasion de la sortie de sa dernière bande dessinée scénarisée par Fabien Nury : Fils du soleil aux éditions Dargaud !

 

Fils du Soleil

 

- Hervé le dervé :

Cher Eric Henninot, bonjour !

Ravi de te retrouver sur ce blog après notre dernier entretien de juin
2011 où tu nous avais fait part de tes goûts musicaux, cinématographiques...
Aujourd'hui, j'aimerais que nous échangions bien davantage sur ton
rapport à la bande dessinée, ton parcours et tes projets.

Revenons à 2010 et à la sortie du spin-off de la série XIII, scénarisé
par Yann, Little Jones. Comment ce projet est-il arrivé jusqu'à toi.

Connaissais-tu personnellement Yann ?

- Eric Henninot :

Yann avait repéré Carthago en librairie et il m'avait contacté une
première fois pour que nous nous voyions sur Marseille. C'était une
première prise de contact et j'étais très heureux que Yann s'intéresse à
mon travail. Bon... on s'est vu, on a mangé une bonne pizza aux anchois,
on a parlé de mille trucs passionnants et on a bien rigolé, mais on ne
peut pas dire qu'on ait beaucoup parlé boulot ou projet.

Et puis un jour il m'appelle pour me demander si ça m'intéresserait de
faire un XIII. J'ai cru que c'était une blague, (aucun XIII mystery
n'était sorti à ce moment-là) mais il m'a assuré qu'il était sérieux.

Il m'a envoyé le scénario qui m'a beaucoup plu et c'était parti.

- Hervé le dervé :

Quels ont été les effets d'une renommée aussi rapide auprès du public
(ventes s'élevant à combien ?) ? Des professionnels de la bande dessinée ? Et sur
toi-même, ton travail ? Qu'as-tu changé par la suite dans ton approche
du dessin ?

- Eric Henninot :

Les ventes sont aux alentours de 150 000 exemplaires. Ce n'est pas un
secret, enfin je ne crois pas. Donc la première chose qui change
concrètement c'est ma déclaration d'impôt l'année suivante. Et je
t'avoue que ça fait du bien de dépasser enfin les 10 000 euros annuels.
Bon, ça ne dure pas mais c'est déjà pas mal. Ensuite concernant la
"renommée", ça me semble un bien grand mot. Disons que les éditeurs ont
été ensuite bien plus attentifs à mon travail... ou du moins, maintenant
mon nom leur évoque quelque chose.

Par contre, concernant mon approche du dessin ça n'a absolument rien
changé.


- Hervé le dervé :

 Après cette expérience d'envergure de XIII, tu as collaboré avec
 beaucoup de professionnels, scénaristes et dessinateurs (David Chauvel,
 Fabien Nury, Mathieu Lauffray...).
 Pourquoi ces rapprochements ? Je te trouve insaisissable sur cette
 période, toutes ces collaborations et rencontres, la série de Carthago
 à laquelle tu ne participes plus, ton changement d'atelier sur
 Marseille... Explique-nous ce que tu recherchais après XIII... et ton
 travail auprès de cette pépinière de talents de ta génération ? Qu'as-tu
 appris auprès d'eux, de Mathieu Jauffray notamment avec qui tu as
 collaboré (comme assistant ?) ? (excuse cette question trop longue, à
 tiroirs...)


- Eric Henninot :

Effectivement il y a beaucoup de choses dans ta question :).

Je ne cherchais rien de particulier. Les collaborations sur Les
Chroniques de Légion et WW2.2 étaient très récréatives. Même si il y
a eu pour moi des choses intéressantes à faire sur chacune d'entre
elles. C'est d'ailleurs pour cela que je les ai faites.



Ensuite avec Mathieu, ça s'est fait très simplement. On s'est vu à
Angoulême; il m'a proposé de lui donné un coup de main sur Prophet, ce
que j'ai immédiatement accepté. J'admirais le travail de Mathieu avant
même de commencer à faire de la BD, que ce soit sur Le Serment de
l'Ambre ou sur Prophet. J'étais donc très heureux de participer à une
série qui avait eu de l'importance pour moi en tant que lecteur puis
dessinateur.

Mais au delà de ça, c'était pour moi la chance d'apprendre à nouveau. De
remettre en question mon travail en profondeur. Ce qui me plaisait
c'était de me confronter à un dessinateur qui possède à un très haut
degré ce qui me manquait jusqu'à présent. C'est assez dur à définir mais
je crois que je pourrais donner quelques mots : confiance ,
énergie, puissance, instinct, lyrisme... le trait de Mathieu est
extrêmement vigoureux et sûr, le mien beaucoup plus en contrôle et en
retenu. Il n'a pas peur de ses pages, moi si. Enfin, beaucoup moins
maintenant, grâce à lui ! :)

Il y a des avantages et des inconvénients à chaque attitude, mais ce qui
est sûr, c'est que je sentais là une occasion pour moi d'aller explorer
des territoires inconnus.

Et ce fut le cas. Cela a été une des expériences les plus enrichissantes
et fécondes de ces dernières années. d'ailleurs Fils du Soleil est un
livre qui doit beaucoup à ma collaboration avec Mathieu.

Alors, ça ne fait pas un "plan de carrière" très cohérent vu de
l'extérieur j'imagine, mais pour moi c'est très cohérent. J'apprends, je
cherche, j'explore...


- Hervé le dervé :

En même temps, il me semble que tu t'es lancé dans des projets

personnels dans lesquels tu travaillais à la fois la scénario et le
dessin (adaptation en bande dessinée de l'incroyable roman de La Horde
du vent d'Alain Damasio) et d'autres ? Cela a-t-il avancé ?

- Eric Henninot :

Oui ça a avancé ! J'ai cru à un moment que ça ne se ferait jamais et
puis finalement le projet s'est débloqué. Donc c'est reparti ! J'ai
écrit une première version du scénario en résidence à Château Brignon à
Bordeaux en 2012 que je suis actuellement en train de le retravailler et
la signature des contrats est imminente. Si tout se passe bien ça
sortira en 2016.

- Hervé le dervé :

Considères-tu que tu appartiens à une mouvance de la bande dessinée
actuelle en travaillant aux côtés des auteurs cités ou encore dans ton
approche plastique et thématique ? Que penses-tu de l'évolution de la
bande dessinée depuis 1990 (L'Association, Soleil, à l'international...) ?

- Eric Henninot :

Honnêtement je n'en sais strictement rien. Je ne me suis jamais posé la
question en ces termes. J'essaie juste d'aller vers des projets qui me
correspondent de plus en plus. Quand à l'évolution de la BD depuis 1990,
à part sortir des banalités sur la surproduction...


- Hervé le dervé :

Abordons maintenant si tu veux bien la sortie de ton nouvel album Fils
du soleil avec Fabien Nury au scénario. Quand je t'ai croisé à Marseille
en 2012 tu travaillais déjà dessus. Deux ans vous ont été nécessaires
pour boucler cet album one-shot de 80 pages ? Comment as-tu fait la
connaissance de Fabien Nury, ce scénariste si prolifique et éclectique ?

Est-ce lui qui est venu vers toi avec une proposition précise ?

- Eric Henninot :

J'ai fait beaucoup d'autres choses en parallèle de Fils du Soleil,
donc oui, ça  a pris du temps, forcément. J'ai rencontré Fabien à
Saint-Malo et j'ai fait quelques pages pour Les Chroniques de Légion
avant qu'il me propose Fils du Soleil.

- Hervé le dervé :

Il s'agirait d'une adaptation des nouvelles du même titre de Jack
London, loin d'être les plus connues de l'auteur. Avez-vous travaillé
sur l'ensemble des huit nouvelles de l'auteur ? En avez-vous tiré une
trame originale ?

- Eric Henninot :

Oui, l'histoire que nous racontons n'est pas à proprement parlé dans les
nouvelles. Fabien a fait un très gros boulot d'adaptation, très libre.
Et c'est ce qui me plaît : c'est une véritable réinvention que Fabien
m'a proposé.


- Hervé le dervé :

Ce personnage David Grief semble être très particulier, dur en affaires
mais honnête, un peu corsaire, un peu Corto Maltese (Largo Winch ? ou
pas du tout ?) ... ? Comment avez-vous rendu l'atmosphère particulière
de ces aventures dans le Pacifique ? Avez-vous travaillé à deux sur le
scénario ?

- Eric Henninot :

Non, on ne peux pas dire ça. Nous en avons discuté ensemble bien sûr et
Fabien a remanié un peu son scénario en fonction de nos discussions,
mais c'est lui le scénariste. De même que nous discutons des découpages
ensemble, amis c'est moi qui dessine. Chacun ses compétences :)

- Hervé le dervé :

Tu retrouves après Carthago, ta deuxième série, l'océan, l'univers
maritime, dans un cadre temporel différent. Qu'aimes-tu dans cet univers
qui semble t'attirer ?



- Eric Henninot :

Pour moi c'est un hasard, mais une amie m'a dit récemment que j'avais
une affinité particulière avec les fluides... Si tu le dis toi aussi, il
va sans doute falloir que j'y réfléchisse sérieusement.

- Hervé le dervé :

 Dis-nous un peu ce qui te donne envie dans le métier, ton évolution dans
 le dessin et la scénarisation après ton entrée dans le monde de la bande
 dessinée il y a tout juste dix ans avec ta première série publiée en
 2004 : Alister Kayne ?



- Eric Henninot :

C'est infiniment riche ! La recherche peut-être absolument sans fin
concernant le dessin. Et maintenant que j'aborde le scénario je mets
l'infini au carré. Donc je me ménage pas mal de place pour évoluer.
Ce métier, pour moi, n'en ai pas un. Il fait parti intégrante de mon
existence. Ce qui ne signifie pas que je ne fais que travailler, mais
simplement qu'il n'y a pas de frontière entre ma vie et mon travail. Le
dessin est un reflet de ce que je suis. Quand il change, je sais que je
change aussi et vice-versa. Quant à l'écriture c'est une véritable
plongée en soi même. J'estime avoir une chance inouïe de faire ce métier.


- Hervé le dervé :

 Et enfin (désolé pour cette pluie de questions!), peux-tu nous dire ce
 sur quoi tu travailles en ce moment, une série, un one-shot, de
 nouvelles collaborations ? (bien malin celui qui parviendrait à trouver,
 des chasseurs de fantômes en passant par des requins préhistoriques, la
 jeunesse d'une "bombe" de la bande dessinée, j'ai nommé lieutenant
 Jones, un homme d'affaires...)

- Eric Henninot :

Comme je le disais plus haut je travaille à l'adaptation de La Horde du
Contrevent d'Alain Damasio aux éditions "La Volte".
Je change encore d'univers...

 

- Hervé le dervé :

Un grand merci à toi Eric ! Au plaisir de te voir et de te lire encore ! Et merci aussi pour tes esquisses et croquis que tu m'as envoyés, dont en voici deux...

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