Sine linea

18 novembre 2018

pioche en poésie tchèque (15 : Ivan Diviš)

Psaume 62

 

Une cour balayée couverte d'un sable coloré

comme la langue de saint Jean Népomucène comme le foie de Cagliostro

 

Une chatte folle se frotte contre une arête

des chiens avec d'autres chiens dansent le krakowiak

 

Des lettres d'une paranoïaque destinées à son médecin

volent dans la cour je les ramasse je les rassemble

pierres angulaires de mes nouveaux départs

 

Quand je grimpe au sommet d'un cerisier

Quand je mets sur mes yeux du celluloïd enfumé

je vois au loin cette cochonnerie de Pologne

le lac d'Otmuchiow

 

Sur le lac les points frémissants des voiliers

au fond de l'un d'eux forniquent

Ivan le Terrible et Arina

 

Là-bas au village un bureau de poste quelqu'un au guichet

raconte comment il a vécu à Dresde le début d'un raid aérien

- la prothèse de son avant-bras gauche

s'est soudain envolée

 

Une chatte folle se frotte contre un angle sali

C'est la fin de l'été mais à Noël je serai chez moi

d'un coup j'ouvrirai le portillon

d'un autre j'écarterai les cuisses

On s'assoupira j'aurai récupéré et j'irai me saoûler

 

Ivan Diviš, Psaumes, 1986

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et vu et lu... novembre (1)

Lu, vu depuis début novembre... plus de H, plus j'aime !

 

Comment naissent les araignées, bande dessinée de Marion Laurent : HH

Shining, film de Kubrick : HHH

Les Portes de la nuit, film de Carné : HH

100 000 dollars au soleil, film de Verneuil : HH

Un certain Cervantès, bande dessinée de Lax : HHH

Symphonie pour un massacre, film de Deray : H

Les solitaires, bande dessinée de Tim Lane : HH

Martha et Allan, bande dessinée d'Emmanuel Guibert : HHH

Rouge comme la neige, bande dessinée de Christian De Metter : HHH

Le Chemisier, bande dessinée de Bastien Vivès : HHH

Pornohollywood, tomes 1 et 2, bande dessinée de Dominique Hé et Noël Simsolo : HH

Fin de la parenthèse, bande dessinée de Sfar : HH

4 mois, 3 semaines, 2 jours, film de Christian Mungiu : HHHH

Anthologie de la poésie tchèque, par Petr Kral : HH

April snow, film de Hur Jin-Ho : HH

Rêves d'Himalaya, documentaire de Steven le Hyaric : HH

Capharnaüm, film de Nadine Labaki: HHH

Silvio et les autres, film de Paolo Sorrentino : HH

Le grand bain, film de Gilles Lellouch : HH(H)

Heureux comme Lazzaro, film d'Alice Rohrwacher : HHH

Blast, tome 4, bande dessinée de Manu Larcenet : HHHH

Règne animal, roman de Jean-Baptiste Del Amo (lecture en cours) : HHH

Alef-Thau, tomes 1 à 8, bande dessinée d'Arno et Jodorowky : HH

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les panaches de vapeur

Tu te tournes et te retournes dans le lit. Tes yeux ne s'ouvrent vraiment que quand le café prend ton nez.

Tu te redresses et m'aperçois enfin.

Un mot grommelé, les syllabes se mettent en place.

 

Entièrement réveillée...

Embrassades pour sortir de la nuit de tes rêves.

 

 

Ton dernier songe remonte, tu courais dans une forêt dont tu ne pouvais t'extraire.

Puis, sans transition, tu me parles de mes mots, du poids de mes mots.

 

Et déjà au réveil encore peu assuré, tu penses à te confronter à tes pans de rêves, à courir à nouveau dans cette forêt d'enfance qui masque l'étang.

 

Tu te brûles presque le palais et la langue au café vite bu pour enfiler ta tenue colorée de course.

Je te regarde te vêtir. C'est comme si je n'y étais pas.

 

Tu te tournes vers moi en finissant de lasser ta basket, et me lances : "Tu continues ton roman ou tu viens courir avec nous ?"

 

Je te réponds lentement : "Tu sais bien que je ne cours plus. Oui, je vais continuer d'écrire."

 

Le croissant en bouche, tu quittes notre chambre, et je distingue mal tes mots d'entre tes lippées : "Tu me feras lire... à tout à l'heure !".

 

La porte de la chambre reste entrebâillée. J'entends tes pas, déjà une course, dans l'escalier. J'aime quand tu files...

Je retourne à ma table d'écriture sous la fenêtre. Le dernier poème est trop frais encore pour que je puisse le goûter.

Je trace un trait, date ma page, lève les yeux, comme si les idées et les mots se cueillaient sous le plafond. Ils s'arrêtent sur les bouquets séchés, posés depuis toujours sur le chapeau de ta vieille armoire familiale, là où tu m'as dit qu'autrefois ton lit s'étalait.

La cloche sonne huit heures. J'entends la porte d'entrée claquer.

 

De la fenêtre, je te vois lancer ta foulée. Je me souviens de nos courses. Je sais les battements de ton coeur, ta respiration cadencée et calibrée, tes muscles qui se mettent en branle.

 

Ton frère et ta fille sortent à leur tour, deuxième claquement de porte. Tu cours sur place pour les attendre, en sculptant de longs panaches de vapeur, avec ta bouche et tes bras que tu tournes comme des moulins dans la brume.

 

Vous disparaissez dans ce matin transparent de novembre qui semble vouloir vous givrer à votre tour.

 

Le rideau retombe, le poème s'entame entre les blancs du matin et du papier, encore des morceaux de phrases suspendues qui voudraient faire vers en s'alignant.

 

Non, je ne te lirai rien à ton retour, ce n'est pas un roman, juste des lignes de rien. Mon roman, je l'ai enterré, avec ma vie d'avant toi.

Je pense que la grande heure que tu passeras dans le bois vaporeux me suffira pour coucher un peu ce qui bruite en moi. 

Ne te perds pas près de l'étang de ta forêt intérieure, reviens-moi.

 

 

Quand le poème sera mûr, je t'en ferai lecture. Mais il te faudra attendre des jours, des mois, que les mots aient enfin trouvé leur bonne sente.

 

Ce sera un soir, la tête posée sur l'oreiller, je te verrai sourire et plisser des yeux. Tu n'en diras rien, ou tu relèveras des détails, sur la place du lit, sur l'armoire de ta grand-tante.

Les yeux sur mes lignes, entre les clins, je ne verrai peut-être pas fleurir une de tes émotions, que je sais à la fois fugaces et profondes.

 

Je poserai le carnet, m'allongerai à tes côtés et sans un mot, j'épouserai ton corps, oui, sans un mot, nul besoin.

 

 

 

 

 

 

 

 

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17 novembre 2018

pioche en poésie tchèque (14 : Jiří Šotola)

Trois poèmes sur papier à lettres

(extrait)

 

Viens, nous allons parier sur l'impossible.

Ouvre le robinet,

nous attendrons : de voir émerger

un petit poisson orange.

Et il va émerger.

Après de longues nuits, si tu sais

fixer attentivement le ciel de sombre bois verni,

tout à coup, regarde, au-dessus d'un toit

là-bas, une lampe à huile monte,

blanche

(les dessins fondent sur le verre laiteux,

profils de femmes, ailes)

et disparaît.

 

Jiří Šotola, L'étoile Ygrec, 1962

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16 novembre 2018

pioche en poésie tchèque (13 : Miroslav Holub)

Le dernier bus nocturne

 

Le bruit du dernier bus s'éteint

au fond

du canal rachidien

de la nuit.

 

Les étoiles tremblent,

à moins d'exploser.

 

Il n'y a pas d'autre civilisation.

Il n'est qu'une tendre peur

galactique

à base de méthane.

 

Miroslav Holub, Interféron, 1986

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15 novembre 2018

pioche en poésie tchèque (12 : Vratislav Effenberger)

L'échelle

 

Quand il fait nuit et que les toits sont brûlants

nous sommes alors vieux plus vieux que les tonneaux remplis de chaux

qui se sont précipités pour accueillir la lune froide

cependant la sagesse dont ils renferment le secret

se dresse contre le ciel vide

comme la fin de la journée

 

Vratislav Effenberger, La Grande Place de la Liberté, 1957

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14 novembre 2018

pioche en poésie tchèque (11 : Zbyněk Havlíček)

Biochimie du mot

 

2

 

Chaque époque exige ses clowns et ses poètes

Sa dose d'hydrates de carbone et de prières

Années-lumière chaire d'église pour ses médaillés

J'ai rencontré le ministre des Affaires étrangères je lui ai demandé quand on aurait la guerre

Il m'a dit : après-demain

Dans chaque fenêtre ricanait ma vieille naine des pissotières

Sur un trottoir seulement une statue était assise

Belle et nue l'unique statue pour cette nuit-là

Nuit où les nuages diffusaient des ordres anti-suicide

Fauteuil... flottant... dans une obscurité... bleue

Nuit où les ombres enjambaient mon lit

Comme des pistes qui convergent vers la mer

 

Zbyněk Havlíček, 1960

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13 novembre 2018

pioche en poésie tchèque (10 : Jan Skácel)

Le pont

 

Le fleuve est tout près viens voir

L'eau passer entre les pylônes

Le fil à plomb descendu droit vers la surface

Nous nous souviendrons des morts

 

Sans crainte plus patients que les pêcheurs

Des coudes nous prendrons appui

Sur le granit du parapet

J'ignore tes morts et tu ignores les miens

 

S'arrêter sur le pont est comme un bienfait

Une douleur aiguë ainsi qu'un trait noir

Fend la poitrine

D'en haut soudain nous regardons les nuages

 

Jan Skácel, Le Millet ancien, 1981

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12 novembre 2018

pioche en poésie tchèque (9 : František Listopad)

Lis inexactement

 

L'été part il n'y a rien à écrire

des étangs se rempliront

quand les pêches seront mûres  Partir

je ne sais où peut-être chez vous

les enfants grandis continuent seuls à jouer

et l'odeur d'un tonneau de goudron monte du poème de Trakl

 

Ô beauté du fragment

éternité du moment

 

František Listopad, Krleš, 1998

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11 novembre 2018

pioche en poésie tchèque (8 : Emil Julis)

Pour un travail de nuit

 

- Tu veux déjà partir ? Tu as le temps.

- Oui... je sais... Mais tu me connais.

 

Je n'ai pas dit que je devais courir

pour passer sous les nuages du soir,

les yeux révulsés en même temps vers le haut,

se frayer un passage à travers le vent fétide

et pourchasser les papiers qui volettent alentour -

corbeaux, chiens et chats, années perdues,

je ne les rattraperai jamais.

 

La vie n'est que ce qu'elle est.

Je dois rire, donc je ris

(en me forçant un peu).

Un réverbère éclaire sans pitié ma poitrine.

 

Emil Julis, Le Jeu du sens, 1990

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