"Il est vain d'écrire sur des thèmes choisis. Nous devons attendre d'avoir allumé une flamme dans notre esprit. Il doit y avoir une force reproductrice et génératrice de l'amour derrière chacun de nos efforts pour réussir. La décision froide ne donne naissance, n'aboutit à rien. C'est le thème qui me cherche, et pas le contraire. La relation du poète à son thème est une relation amoureuse."
H. D. Thoreau, La moelle de la vie, 500 aphorismes.

 

 

De la greffe

 

 

J'ai toujours pensé que si j'écrivais, c'était pour exprimer les choses dont je ne parlais pas. Pour matérialiser les silences dont je suis fait. C'est d'ailleurs comme cela que tout a commencé. Enfin je crois. Ou presque. La lecture est un préquel. Et naturellement, les premiers jets furent intimes, un peu précoces. Un peu honteux. Maladroitement niais. D'avant une puberté concrète. Le tout se cintrait dans des phrases trop grandes pour moi, comme dans ces jeux d'enfants où les minots imitent leurs parents. Le ton leur paraît toujours si juste sur le moment, même s'il est singe, après coup. Sur le modèle de l'évolution de l'espèce. Plus on avance, plus ce qu'il y a de nous derrière nous nous paraît archaïque, dévolué.

 

Emmuré dans un mutisme plus ou moins subi, je dis plus ou moins subi, à vivre en microcosme, on finit par s'habituer aux frontières imposées, à fantasmer l'extérieur comme inaccessible et effroyable, effroyablement exaltant. On intègre les barreaux comme les piliers qui maintiennent tout l'édifice, maintiennent notre tout. C'est un peu ça aussi la liberté. Lorsque les limites sont bien cernées, l'individu apprend à évoluer à l'intérieur de ces limites, et son espace apprivoisé gagne en ampleur. Ça peut paraître paradoxal, mais les pensionnés expérimentent vite cette réalité, expérimentent très vite ces marges de manœuvre qu'ils ingèrent, puis qu'ils éprouvent. Et ils ont tous mille et une histoires qui s'apparentent à des états de services de « chiens libres ».

 

Ainsi, emmuré dans un mutisme relatif, les premiers rapports se mettent en place. Très rapidement les rapports à la lecture. Il faut bien combler le silence avec des mots. Ce fut ceux des autres. Bien sûr les autres. Ceux des romans d'aventures. Des aventures de personnages qui renouent d'avec la nature, même à l'époque où elle était encore relativement prégnante. Qui renouent d'avec leur nature. Quitte à être parfois dans l'emphase. Les aventuriers sont séduisants. Ils invoquent le fantasme de l'enfant. Ils matérialisent à la fois son imaginaire et son impuissance. Pli pris, ça va vite ensuite, tourner les pages, puis d'autres, toujours de nouvelles péripéties, des dizaines dans la semaine, des semaines dans le mois, autant de mots dans le moi.

 

Le rapport au temps change aussi. Sur quelques heures partir quelques mois en forêt. Le temps s'écoule vite, il s'arrête. Contradiction. Dès que la page s'ouvre, le temps semble s'arrêter, passer très vite, le temps alloué est toujours trop court : savoir la suite, s'emplir des actions, des verbes, des idées, des mots. Ne pas voir le temps passer. D'ailleurs, c'est aussi à cette époque que cela a commencé. Les montres au poignet s'arrêtaient toutes. De marque, de pacotille, bracelet ou gousset, aucune ne voulait m'étreindre de ses bras. Marquer le tempo de mon chemin. Comme si déjà des éléments extérieurs me plaçaient en dehors. Alors on trouve d'autres étalons : l'école, les devoirs, la lecture, le repas, la lecture, la lecture. C'est à cette époque que cela a commencé. On apprend l'heure en même temps qu'on prend la raison.

 

Dans une construction, élever les murs avec des mesures biaisées amène à habiter ensuite entre des murs bancals. C'était un peu ça. J'habitais un monde parallèle, intemporel. Les jeux d'enfants étaient immatériels, et les jeux des enfants ne m'incluaient pas. On s'habitue. Puis c'est difficile de faire entrer l'autre dans sa tête, pour venir y voir tous les pas conquis, les étendues parcourus, les connaissances établies... Ces trésors-là ne se racontent jamais aussi bien qu'ils se lisent, surtout quand on ne les a pas vécus. A force de marcher à côté, en arrière, de travers, quand on relève la tête, on se voit transpercé de néant. A se demander si l'on existe vraiment, tout compte fait. Je reprenais inconsciemment les rapports établis, pour les feuilleter. Ça a été vite, très vite. Un seul résultat positif : le rapport aux mots. Aux mots écrits. Je ne savais pas m'exprimer. Les mots, quand on lit, ce sont les yeux qui les utilisent. On n'a pas besoin de voix. Je n'avais pas de voix. La maison n'a rien favorisé. Elle ne possédait que des mots ménagers. L'angoisse s'est installée graduellement, le plic-ploc des ruissellements d'après l'orage dans les flaques déjà pleines. Il a fallu un moyen de s'assurer de sa propre existence dans le monde, de son existence en dehors du cercle familial. Quelque chose qui me dise « je suis », en dehors d'une carte de bibliothèque. C'est comme ça que ça a commencé. Je me suis placé comme thème. Histoire de voir si j'avais bien une histoire à moi.

 

C'est comme ça que ça s'est fini. Et rapidement. Entre le strict de l'éducation et la morale judéo-chrétienne, vivre des aventures, c'était plutôt honteux. Puis qu'a à raconter un ado pré-pubère qui passe son temps à lire. Les longues promenades ? Les semi-fugues ? Elles sont fréquentes, courantes comme des rhumes sur les trottoirs devant les portes de l'hiver. C'est fou ce qu'on peut vite s'ennuyer de soi-même. Il fallait autre chose. Et des matières, il y en avait plein, cent, mille, cent mille entreposées dans le souvenir des reliures. Je m'en serais battu avec, m'en suis débattu, des phrases trop longues pour mes bras maigres. Des cahiers trop grands pour mes lignes tordues. Encore.

 

Avec le temps ça passe, mais les thèmes déboulent d'eux-mêmes livrés avec un paquet d'hormones. Sur l'étiquette, il a fallu déchiffrer : « Démerde-toi avec ça ! ». Et déchiffrer encore. On peut même dire que ça se déroulait tout seul. C'est facile, en fin de compte. Quelle idée d'envoyer le tout enroulé dans des kilomètres de paquet cadeaux, pour à la fin constater que l'adolescence, finalement, ce n'était que cela. Une sorte de film grandeur nature, en plein monde réel. Mais la conscience qu'on y brandit en exergue en moins. Ce fut facile en fin de compte. Quand on n'a pas de voix, tout ce qu'on ne dit pas, on l'écrit. Sur autant de feuilles qu'en entourait ce fichu paquet. Ça ne veut pas dire pour autant que c'était bon. Et le cadeau sympa.

 

Au contraire. Immergé de ces auteurs dont on nous ouvre la porte tout en nous martelant de rester assis. J'entends encore « Ah Rimbaud ! Ah Baudelaire ! Ah Cendrars ! Ce sont des classiques ! Qu'est-ce qu'ils étaient modernes ! ». D'aimer trop les livres, on se retrouve à apprendre à les décortiquer, carapaces, coquilles, pattes, éléments visqueux et non identifiés. On apprend à poser un nom sur chacune des choses, des tournures de phrases, des groupes de mots, des jeux et de leurs règles. Bref, on en bouffe jusqu'à plus soif, en oubliant de livrer le vin blanc et le citron qui en donnent la magie. Ravise, mais touche pas ! Puis quand ça commence, quand on rentre dedans, quand on se spécialise, ça s'aggrave encore. Sans fenêtre de sortie. On devient biologiste des mots, sans avoir aucune appétence scientifique.

 

Et il y avait pire. Se rendre compte à fréquenter la maîtrise qu'on n'est même pas capable de jongler avec deux balles. Que cela ne se résumait pas à passer très vite l'une de ses balles dans l'autre main pendant que l'autre défiait l’apesanteur. Mais bien qu'il fallait envoyer les deux en l'air. Accepter de risquer, ne plus avoir la maîtrise pleine et continue. Lancer pour se lancer. Une sorte de contrôle à distance, mais sans manette. Alors j'ai coupé court. En plus de m'avoir donné la nausée de l'écriture, l'université m'avait dégoûté de la lecture.

 

En constatant avec quelle véhémence l'on tentait de m'enfiler de force dans le gosier des thèses contradictoires sur les mêmes auteurs, à se suspendre à bout de voix à nos oreilles pour légitimer des années de recherches, je n'avais pas envie d'épiler chaque livre que j'allais lire pour connaître la véritable couleur des poils de son auteur. Je n'avais plus envie. Les bras m'ont servi alors à d'autres choses, et j'ai commencé à parler. A apprendre à parler. De ce fait, j'ai rencontré. Et je l'ai rencontrée. Elle m'apprit de nouveaux rapports. On s'en apprit de nouveaux. Mutuellement.

 

A partir de là, il n'était plus nécessaire de me prouver une quelconque palpabilité. J'étais. A ses yeux. C'est tout ce qui importait. Elle me parlait, me touchait, me caressait. Elle m'écoutait, aussi. J'étais. C'est bien plus que je n'avais jamais eu. Dès lors, plus besoin d'évasion. Plus besoin de trouver une porte de secours pour les mots. Par les mots. Plus besoin de point de fuite.

 

On a mis le temps, mais on a construit. Pas à pas, brique par brique, on a entassé de quoi regarder un passé commun, une vraie vie, qu'on peut toucher, manipuler, retourner. Avec un quotidien pour pouvoir me repérer. Je n'ai jamais réussi à guérir les montres, et les horloges restent assez loin de moi, hors de portée. De l'abus aussi. On continue d'entasser, de vider aussi. Il faut bien de la place. Surtout lorsqu'on s'agrandit dans un espace qui lui n'accroît pas. Les cahiers me semblent petits aujourd'hui. Je ne les ai pas jetés. Ils permettent de constater que j'ai bien été enfant. C'était réel. Ils me donnent le sourire. Bleu de mer, et jaune nicotine aussi parfois.

 

C'est lorsque je me pensais à l'abri, ou plutôt lorsque je n'y pensais plus, que c'est revenu. Des mots. Des tas. Des bennes. Avec des tiges en métal sur lesquelles je me suis accroché, égratigné, empalé parfois. Pourtant, je cause beaucoup. Enfin, je croyais. Des mots de travail, des mots travaillés. Des mots passés sous les pinceaux de la pédagogie. Des mots creux de relationnel. Des mots d'ornement. Mais plus de mots pleins, de mots sensés. De mots censés remplir plus que des ondes dans l'air et des têtes qui n'attendent qu'à s'en vider.

 

Ils passaient tous au tamis, se dirigeaient dans les bonnes nasses, venaient se fixer seuls sur les lignes. Ils choisissaient leurs casiers. Se calibrer. Dans les gravats, quand la livraison s'est produite, il n'y avait qu'à plonger la main, pour que le sable se calibre seul selon la couleur et la taille des grains. Alors je leur ai obéi. Certains tris semblèrent se tenir, d'autres s'aplatir d'eux-mêmes. Ce qui se révéla certain, c'est que les thèmes s'imposaient d'un seul mouvement de pelle. Ils se présentaient, distincts, avec quelques cellules qui se tenaient par la main. Quelques cellules qui n'attendaient que de se multiplier, prendre forme, devenir.

 

Cela a aussi durait un temps. Le temps de déblayer le tas, faire place nette. Et quand je regarde ce que j'ai pu construire avec ces quelques cailloux, je ne peux que constater que les seuls qui se tiennent encore un peu debout, les seuls qui peuvent abriter un peu de mon silence sont ceux qui se sont assemblés d'eux-mêmes, sans plan, sans retouche ni enduit. C'est lorsque le thème s'impose de lui-même que les mots s'ordonnent de façon relativement viable. Vivable. Que leur lecture les révèle certes tordus, mais se tenant, solidaires. Solidaires de moi. Qu'ils sont moi même s'ils ne m'appartiennent plus. Même si je les ai mis à distance. J'ai bien essayé. J'essaie bien, de partir de rien, de peu. Et les mots sont gentils. Ils se placent, selon ce que le mortier de l'encre leur demande. Mais ils n'ont jamais la contenance de ceux qui se bousculent au portillon avec leur propre idée en tête.

 

Alors aujourd’hui, j'écoute. Plus encore qu'hier. Je n'essaie plus de parler. Plus vraiment. Mais j'attends et j'écoute. Les petits pas des mots qui arrivent, s'ils le veulent. Pour pouvoir en tracer leur chemin en moi. Et tracer un peu mieux le mien. Peu importe maintenant s'il va de travers.

 

 

 

 

 

Cédric Bernard